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Entretien réalisé le lundi 23 mars dans l’après-midi à Herța, dans l’oblast de Tchernivtsi, en Ukraine.


Adrian Medvedi est directeur du département culture et tourisme de la mairie de Herța, district de 32 000 habitants en Ukraine proche de la frontière roumaine et majoritairement habité par des Roumains d’Ukraine. Dans cet échange, il parle de son engagement sur le front dès le début de la guerre, en février 2022, comme soldat issu de la minorité roumaine…

Pourquoi vous êtes-vous engagé en tant que volontaire au commencement du conflit ?

D’abord, il s’agissait de défendre nos foyers et notre pays. Mes grands-parents me racontaient ce qu’il s’était passé dans les années 1940, quand l’Armée rouge est arrivée et les ont déportés en Sibérie. Nous ne voulions pas que ces expériences nous arrivent aujourd’hui, au 21ème siècle. Il y a quelques années, nous n’aurions jamais imaginé nous retrouver dans une guerre de tranchées, mais nous constatons que l’histoire peut encore se répéter. Une autre raison est que nous ne voulions pas partir d’ici, c’est là que je suis né, que mes ancêtres sont nés, que je vis avec ma femme et mes deux enfants. Je ne me voyais pas recommencer ma vie ailleurs. Lorsque j’ai pris les armes, je n’ai pas seulement défendu un territoire administratif, mais aussi le droit de ma communauté à vivre en liberté et dans la dignité sur la terre qui l’a vue naître. En tant que soldat, j’ai défendu l’intégrité de l’Ukraine ; en tant qu’élu local et homme de culture, je travaille à la prospérité du pays et contribue à sa diversité et à son caractère multiculturel. Autrement dit, être Roumain en Ukraine signifie pour moi de porter le drapeau tricolore dans son âme, les valeurs européennes dans son esprit, et d’embrasser le destin d’un pays qui lutte pour sa liberté. J’ai été démobilisé au bout d’un an pour des problèmes de santé, mais je serais prêt à y retourner si j’en avais la capacité. Le plus gros problème des anciens combattants rentrés au pays, c’est ce sentiment de culpabilité envers leurs camarades toujours au front. J’ai un ami d’une autre commune roumanophone qui est sur le front. Mais si cela se complique et qu’ils ont besoin de plus d’hommes, je retournerai me battre malgré mon état de santé.

Comment la guerre affecte votre commune ?

Bien que nous ne subissions pas d’attaques directes, nous sommes touchés sur plusieurs points. Cet hiver a été très difficile, il a fait très froid. Des coupures nous ont privés d’électricité, nous n’avions que quatre à six heures de courant par jour. Mais le plus gros problème est démographique, avec environ 200 personnes sur le front, 22 morts et beaucoup de disparus, ainsi que de nombreux habitants partis à l’étranger. Il y a moins d’enfants à l’école, moins d’emplois, et des entreprises qui ferment faute de main-d’œuvre et de clients. S’il y avait environ 500 naissances par an dans ce district avant la guerre, maintenant je dirais qu’il y en a moitié moins. Nous essayons de créer les conditions nécessaires pour que les personnes parties puissent revenir. Sinon, nous risquons aussi de perdre notre identité roumaine, car nous sommes de moins en moins nombreux.

La Roumanie et l’Ukraine ont signé une déclaration de partenariat stratégique en mars notamment dans les domaines de l’énergie, de la coopération transfrontalière et du respect des droits des minorités. Ce partenariat sera-t-il bénéfique pour la minorité roumaine d’Ukraine ?

Même s’il y avait parfois des relations tendues avant la guerre, ce conflit a montré que la Roumanie est d’abord un partenaire de l’Ukraine. Je pense que ce traité bilatéral signé à Bucarest nous apportera des avantages dans un avenir proche, et nous pourrions obtenir plus facilement des fonds européens vu qu’il s’agit d’un partenariat entre l’Ukraine et un État membre de l’Union européenne. Nous pourrions développer la zone frontalière ; étant une région enclavée, nous serions désormais un point de convergence. Nous, Roumains d’Ukraine, nous maîtrisons les deux langues et connaissons les cultures roumaine et ukrainienne. Nous pourrions être utiles et servir de pont entre les deux États, et il serait logique que nous en tirions profit en termes d’infrastructures, de développement, etc. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai repris des études, je suis un master en coopération transfrontalière à Suceava. J’ai également l’espoir que l’Ukraine entre dans l’UE bientôt pour que nos enfants aient plus d’opportunités. Pour beaucoup de soldats sur le front, l’important n’est pas seulement de défendre leur pays, mais aussi l’Europe et ses valeurs.

Propos recueillis par Marine Leduc (23/03/26).

Note :

Nos précédents entretiens sur la minorité roumaine en Ukraine :

https://regard.ro/cristina-paladian/ (mars 2024).

https://regard.ro/marin-gherman/ (février 2023).

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