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Entretien réalisé le mercredi 1er avril en milieu de journée, par téléphone et en roumain.


La Roumanie mène un jeu diplomatique complexe entre l’Union européenne et les États-Unis. Décryptage des positions récemment adoptées par Bucarest avec le politologue Costin Ciobanu, chercheur à l’université d’Aarhus au Danemark…

Comment faut-il interpréter la réponse rapide et positive à la demande américaine d’utilisation des bases militaires en Roumanie par rapport à celle moins claire concernant le bouclier nucléaire proposé par la France ?

Dans le cas des États-Unis, nous avons eu une demande concrète d’accès aux bases roumaines pour des avions de ravitaillement et des équipements de surveillance, et le Conseil suprême de la défense (CSAT, ndlr) ainsi que le Parlement ont rapidement donné leur accord. Concernant le bouclier nucléaire proposé par la France, il s’agit d’une discussion plus large et encore exploratoire portant sur l’extension de la dissuasion nucléaire européenne. La différence tient au degré de concrétisation et d’urgence. D’après moi, la décision concernant les États-Unis doit être perçue dans une perspective stratégique et historique. Si l’on regarde l’histoire récente, la Roumanie a connu plusieurs moments fondateurs dans ses relations avec Washington. Il y a eu 1999, lorsque nous avons autorisé le survol de notre territoire pour les opérations de l’OTAN contre la Serbie, puis 2001-2003, lorsque la Roumanie s’est positionnée aux côtés des États-Unis en Afghanistan. D’une certaine manière, pour les élites roumaines, de telles décisions sont considérées comme des investissements en termes de sécurité et en faveur de notre statut stratégique. Par ailleurs, d’un point de vue tactique, la décision concernant les bases roumaines peut être vue comme un moyen de rétablir des relations bilatérales entre Bucarest et Washington qui ont connu quelques soubresauts. Rappelez-vous… Dans son fameux discours du 14 février 2025 à Munich, J.D. Vance – le vice-président des États-Unis, ndlr – a critiqué l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle en Roumanie. Et au printemps dernier, l’adhésion de la Roumanie au programme d’exemption de visa a été suspendue. Dans un tel contexte, je pense que la participation du président Nicușor Dan au « Board of Peace » de Donald Trump le 19 février dernier à Washington ainsi que l’approbation rapide de la demande américaine concernant les bases militaires ont en quelque sorte été l’occasion pour Bucarest de sortir de la défensive et de réaffirmer l’utilité stratégique de la Roumanie. J’ajouterais que le vote positif du Parlement a été un camouflet pour les partis populistes radicaux en Roumanie, car ces derniers mois, on a pu avoir l’impression que sur la base de soi-disant compétences idéologiques, ces partis pouvaient être des partenaires privilégiés de dialogue avec Washington. Le vote du Parlement a sérieusement remis en question cette interprétation.

Mais que dîtes-vous du fossé de plus en plus marqué entre l’Europe et les États-Unis sur des sujets tels que la guerre en Iran ? Cette position de la Roumanie ne risque-t-elle pas de nuire aux relations avec ses partenaires européens ?

En effet, les événements actuels exercent une pression sur la Roumanie quant à la manière dont nous réagissons vis-à-vis de l’Iran par rapport à d’autres alliés occidentaux. Je pense toutefois que notre position peut se comprendre… Il s’agit de notre sécurité immédiate. Nous savons que des drones russes ont violé à plusieurs reprises l’espace aérien roumain, et la Russie utilise des technologies développées par l’Iran. Pour Bucarest, ce qui se passe au Moyen-Orient n’est pas seulement une abstraction lointaine, mais fait bien partie de cet écosystème de menaces qui alimente la guerre contre l’Ukraine. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que la Roumanie adopte une approche différente de celle de certains partenaires occidentaux. Rappelez-vous qu’en 2003, sur la question irakienne, nous avons assisté à une fracture entre les grandes capitales européennes et Washington ; la Roumanie s’était alors clairement positionnée aux côtés des États-Unis. Les grandes puissances s’offrent parfois le luxe de commettre des erreurs stratégiques. La guerre en Iran aura des conséquences, nous verrons bien lesquelles. Mais pour les pays du flanc est comme la Roumanie, le calcul est bien plus difficile. Si l’on veut qu’un partenaire stratégique soit à nos côtés lors d’une crise existentielle, il faut savoir être à ses côtés lorsqu’il demande de l’aide. Il s’agit là aussi d’une caractéristique mentale des élites roumaines. Au cours des vingt-cinq, trente dernières années, notre relation avec les États-Unis a toujours tourné autour de la sécurité. Et notre sécurité est plus que jamais une priorité majeure après ce qu’il s’est passé en février 2022 avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. C’est pourquoi, lorsque Washington demande quelque chose d’important, le réflexe de Bucarest est de répondre positivement et rapidement, même si dans d’autres capitales européennes, le ton est plus critique. Autre point important… Une enquête INSCOP récente montre que 33 % des Roumains ont confiance en Donald Trump, alors que la confiance dans le président roumain se situe autour de 28 %. Il existe donc en Roumanie une certaine marge de manœuvre interne pour un discours beaucoup plus pro-américain que dans d’autres démocraties occidentales. De fait, ce positionnement du public roumain exerce certainement une pression sur nos élites.

À quoi faut-il s’attendre alors que les relations entre les États-Unis et l’Europe occidentale semblent se détériorer de jour en jour ?

Je peux vous répondre pour ce qui est de la Roumanie. Sans la prétention de jouer le rôle de médiateur des tensions transatlantiques, elle pourrait rassurer les deux rives de l’Atlantique sur le fait que la Roumanie ne remettra pas en cause son appartenance pleine et entière aux deux mondes. Pour Bucarest, toute tension majeure entre les États-Unis et l’Europe est presque perçue comme une menace, car notre projet historique de ces dernières décennies a été une occidentalisation simultanée sur deux fronts : les États-Unis pour la sécurité, l’Union européenne pour la prospérité et la modernisation économique. Et nous ne voulons pas choisir entre les deux ; un tel choix serait perçu comme une sorte d’amputation stratégique. La Roumanie n’est pas prête, psychologiquement, stratégiquement et politiquement, à accepter que la relation transatlantique arrive à un point de rupture. Bucarest fera tout pour éviter la logique d’un choix décisif entre l’Europe et l’Amérique.

Propos recueillis par Carmen Constantin (01/04/26).

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