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Entretien réalisé le vendredi 27 mars dans la soirée, par téléphone et en roumain (depuis Chișinău).


Cornelia Cozonac, présidente du Centre de journalisme d’investigation (CIJ) à Chișinău, analyse le paysage médiatique moldave, entre financements au compte-gouttes et propagande russe toujours tenace…

Comment font les médias d’investigation comme Ziarul de gardă, Cu Sens, Rise Moldova ou le CIJ pour financer leurs activités, notamment en période de crise ?

Nous traversons effectivement un moment difficile, les médias se tournent de plus en plus vers des structures de l’Union européenne pour obtenir des financements, mais c’est insuffisant. De son côté, le gouvernement moldave alloue des fonds à des projets journalistiques qui ne peuvent toutefois pas être utilisés pour payer les salaires, alors qu’il s’agit de l’un des principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Quant au marché publicitaire moldave, il est très petit et vise avant tout les télévisions et les influenceurs, tandis que les investissements dans les médias sont quasi inexistants. Le CIJ, par exemple, recueille entre 100 et 200 euros par mois auprès de publicitaires, ce qui est infime. Il y a aussi les dons de la part des Moldaves eux-mêmes qui peuvent diriger 2% de l’impôt sur le revenu vers les médias. Pour le CIJ, le total de ces dons ne dépasse pas 1000 euros par an. Nous participons ensuite à des appels d’offres pour différents projets médias, mais ces derniers ciblent avant tout la lutte contre la désinformation et la propagande, ou encore le financement illégal des campagnes électorales, beaucoup moins la corruption et les marchés publics truqués. Bref, aujourd’hui l’argent vient surtout de l’UE, d’ambassades occidentales et d’organisations internationales. Par le passé, nous bénéficions de fonds de la part de l’ambassade des États-Unis, mais cela n’est plus le cas actuellement, ou encore de Freedom House, qui s’est malheureusement retirée de Moldavie dans le sillage de la restructuration des activités de l’USAID – cette Agence des États-Unis pour le développement international était un pilier majeur du soutien au journalisme indépendant moldave, avant que le président américain Donald Trump, début 2025, n’y mette un terme et gèle des milliards d’euros d’aide internationale à travers le monde, ndlr.

Les autorités moldaves ont interdit la retransmission des chaînes russes, mais la propagande de Moscou semble se diffuser par d’autres canaux…

La propagande russe se poursuit notamment en ligne, et surtout dans la région autonome de Gagaouzie. Là-bas, même la chaîne publique soutient ouvertement Moscou et Ilan Șor – oligarque et homme politique moldave pro-russe condamné par contumace à quinze ans de prison pour sa participation au détournement d’un milliard de dollars de trois banques moldaves en 2014, ndlr. Les chaînes câblées de cette région continuent de retransmettre des programmes russes de propagande, même si quelques médias indépendants tout comme la radio publique y produisent un journalisme honnête. La propagande russe se manifeste également en Transnistrie, l’autre région autonome moldave. Selon une enquête que nous y avons menée, les autorités de Tiraspol (la capitale transnistrienne, ndlr) ont mis en place des antennes qui émettent depuis la rive gauche du Dniestr vers la rive droite. Ainsi, huit départements moldaves, comptant au total 850 000 habitants, ont accès à pas moins de 49 chaînes russes. Beaucoup de Moldaves prennent la propagande russe pour argent comptant. Par ailleurs, les autorités de Transnistrie bloquent la retransmission des chaînes ukrainiennes à travers toute la Moldavie. Apparemment, le gouvernement moldave n’a pas encore trouvé de solution pour résoudre ces deux problèmes.

Après les grands scandales de détournement de fonds d’il y a quelques années, quels sont aujourd’hui les principaux problèmes en matière de corruption ? Et la justice moldave fonctionne-t-elle ?

Je commencerais par votre deuxième question… La réforme de la justice a commencé à porter ses fruits mais elle a aussi donné lieu à des erreurs, quand nombre de juges ont été contraints de quitter leur poste en vertu non pas de critères objectifs mais de soupçons jamais confirmés, ce qui fait que le système compte aujourd’hui beaucoup de magistrats médiocres. Quant aux grands dossiers de corruption auxquels vous faites allusion, ils ont été ouverts à un moment où les personnes visées occupaient de hautes fonctions, et je crains que certaines d’entre elles aient pu effacer des preuves compromettantes. Par ailleurs, ces anciens responsables ont bien pris soin de ne pas apposer leur signature sur les différents documents pouvant les incriminer. Ceci étant, après Ilan Șor, je pense que Vladimir Plahotniuc – autre oligarque et homme politique moldave arrêté en 2025 après six ans de cavale pour son implication dans le même dossier que Șor, ndlr – sera pour sa part condamné. Depuis cette affaire d’il y a un peu plus de dix ans, on a l’impression que la grande corruption a disparu de Moldavie. Quelques scandales impliquant d’anciens ministres du pouvoir actuel ont certes éclaté, mais ils ont fini par être enterrés. Si la corruption ne se manifeste plus à un haut niveau, je pense qu’on ne peut pas exclure que le trafic d’influence et l’utilisation de ressources administratives durant les campagnes électorales se poursuivent. C’est pourquoi les médias et la société civile doivent rester vigilants, sinon ce fléau risque à nouveau de s’accentuer.

Propos recueillis par Mihaela Rodina (27/03/26).

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