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Entretien réalisé le mardi 9 juin dans l’après-midi à Bucarest, en français.


Victor Morozov est critique de cinéma. Il revient sur son expérience au Festival de Cannes et sur la Palme d’or gagnée par le réalisateur roumain Cristian Mungiu pour son film « Fjord »…

Vous êtes allé pour la troisième fois au Festival de Cannes qui s’est achevé par la consécration de Cristian Mungiu. Comment expliquez-vous cette Palme d’or alors que les critiques étaient mitigées ?

À vrai dire, sur place, la plupart des critiques ont trouvé que la compétition de cette année n’était pas vraiment réjouissante. Quelques films sortaient un peu du lot, mais il n’y avait pas vraiment de favori. De mon côté, j’ai apprécié le film « Paper Tiger » de James Gray, un cinéaste que j’aime depuis ses débuts. Un film très élégant, à la ligne très claire. En ce qui concerne « Fjord », je pense que plusieurs facteurs ont joué en sa faveur. Tout du long, le film garde un niveau de maîtrise assez honorable. Son thème est aussi vraiment important en ce moment avec les guerres culturelles qu’on traverse. « Fjord » est fidèle à la méthode de Mungiu, quand il essaie de se placer au milieu de tout ça et de donner une voix à toutes les perspectives. Le film tente de négocier sa position au centre, je pense que ça a dû jouer parce qu’il n’avance pas une thèse très forte par rapport au sujet traité, ce qui le rend un peu plus complexe. S’ajoute à cela l’envergure du film, et le fait qu’il y ait des stars, Sebastian Stan et Renate Reinsve. Par ailleurs, il y a la mise en scène… C’est un film plutôt proche de la méthode de la nouvelle vague roumaine, avec des plans assez longs, on sent une certaine ambition qui a sans doute plu au jury. À mon sens, « Fjord » sortait davantage du lot pour des raisons tant pragmatiques qu’artistiques.

On l’a vu cette année à l’Eurovision mais aussi avec la Palme d’or : gagner une récompense, ou du moins la possibilité d’en gagner une, provoque un engouement national. Pourtant, les films d’auteurs de cinéastes roumains ne sont pas très populaires en Roumanie. Pourquoi ce paradoxe ?

Chaque récompense alimente effectivement la fierté nationale. Cela me fait penser qu’à chaque mois d’octobre, il y a cette obsession pour le prix Nobel de littérature, et si Mircea Cărtărescu va l’obtenir. Ce serait bien, idéal même si cela pouvait se traduire par une volonté plus systématique, plus structurelle de bâtir tout un écosystème culturel. Cela pourrait peut-être aider à retrouver une base populaire qu’on a perdue. Il n’y a plus beaucoup de lecteurs, et la plupart des gens attendent un nouveau succès international avant d’aller au cinéma. En l’absence d’une éducation à l’image, et d’une pédagogie de l’audiovisuel comme en France, je pense qu’il sera compliqué de voir renaître cette base populaire. Toutefois, il y a eu beaucoup de discussions autour de « Fjord », cela montre que le cinéma garde une certaine pertinence en Roumanie. C’est une raison d’être optimiste. Et le fait que Cristian Mungiu ait organisé une avant-première nationale le 13 juin a aussi été un bon coup de com’. Il a cette préoccupation pour les salles de cinéma qui ont cessé d’exister et le manque d’infrastructures culturelles. Je pense que c’est à ce niveau-là de visibilité et de prestige que les choses pourraient bouger.

Un autre film roumain a eu son avant-première à Cannes, dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes : « Le journal d’une femme de chambre » de Radu Jude, une adaptation du roman d’Octave Mirbeau. Qu’est-ce qui différencie Radu Jude de la nouvelle vague roumaine ?

Il était intéressant de voir ces deux films en parallèle. Les deux traitent de l’expérience d’émigration de Roumains, l’un en Norvège, l’autre en France. Mungiu et Jude sont deux cinéastes roumains qui sont tournés vers l’international mais de manière très différente. Pour Radu Jude, il s’agit de son premier film français, avec une production française, tourné en France, et avec des acteurs français (Mélanie Thierry et Vincent Macaigne, ndlr). Même si, avec ce film, il revient vers une esthétique plus classique, cela reste un réalisateur qui essaie vraiment de travailler la forme, de penser au médium, de changer de film en film, et d’explorer des problématiques esthétiques et politiques diverses. La nouvelle vague roumaine a été un mouvement qui était non frivole, qui essayait d’être le plus sérieux possible pour se différencier des années 1990, même s’il y avait de la comédie, par exemple dans les films de Corneliu Porumboiu. L’absurde a toujours été là, mais je pense qu’avec des gens comme Radu Jude ou Ivana Mladenovic, on a désormais une vraie ressource. Ils cherchent à montrer la vulgarité qui s’affirme explicitement. Cela participe d’un certain regain d’intérêt pour une forme d’esthétique du choc qui accepte de se salir un peu pour trouver des façons de transgresser. Cette vulgarité, que l’on retrouve aussi dans les arts plastiques d’aujourd’hui, raconte quelque chose de la Roumanie qui a toujours été latent. On le ressent d’ailleurs quand on se perd dans les rues de Bucarest, une expérience qui peut être très agressive, pleine d’injures, de bruits, de cacophonies. Il y a un désir relativement conscient de se mesurer à cet héritage-là, et d’élever en puissances artistiques ces matériaux un peu méprisés et déconsidérés afin de les rendre plus intelligibles. Un élan de plaisir et de liberté, mais aussi et surtout quelque chose qui révèle des tensions, des failles, des clivages politiques et sociaux de la société roumaine.

Propos recueillis par Marine Leduc (09/06/26).

Note :

Mi-mars, nous avions interrogé Antoine Bagnaninchi, patron de la société de distribution Independența Film, sur les salles de cinéma en Roumanie et l’offre de films : https://regard.ro/antoine-bagnaninchi-2/

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