Entretien réalisé le lundi 15 juin dans la matinée, par téléphone et en roumain (depuis Constanța).
Chercheur auprès de l’Institut d’études sud-est européennes de l’Académie roumaine et auteur d’ouvrages consacrés aux Turcs et aux Tatars de Roumanie, Metin Omer se penche sur le passé et le présent de ces communautés….
Selon le recensement de 2021, la Roumanie compte environ 20 900 Turcs et 20 000 Tatars vivant essentiellement dans la Dobroudja. Quelle est l’histoire de ces minorités musulmanes ?
Le passé des minorités turque et tatare comporte des éléments communs mais aussi des différences. Pour la turque, l’histoire débute lors de la deuxième moitié du 13ème siècle, lorsqu’un personnage dénommé Sari Saltuk, décrit par les historiens comme un « derviche colonisateur » et autour duquel ont été tissées de nombreuses légendes, s’est établi dans l’actuelle région de Babadag. Certes, des populations turciques, dont le nom s’est perdu au fil de l’histoire, notamment les Avars, les Huns et les Coumans, avaient déjà traversé le territoire de la Roumanie d’aujourd’hui, y compris la Dobroudja. Les débuts de la minorité tatare remontent à la même période, lorsque l’État de la Horde d’or fut fondé au nord de la mer Noire suite à la fragmentation de l’empire tataro-mongol. Une sorte de capitale a même été créée à Isaccea, au nord de Babadag. La Dobroudja a ensuite été incorporée à l’Empire ottoman qui y a mené une politique de colonisation. Conséquence, selon le recensement de 1878, elle était peuplée majoritairement de Turcs et de Tatars – environ 120 000, ndlr. À noter cependant qu’une vague massive d’émigration commença peu après la guerre d’indépendance roumaine – en 1877, suite à laquelle deux tiers de la Dobroudja reviendront à la Roumanie et un tiers à la Bulgarie, ndlr. Mais en 1913, à la fin de deuxième guerre balkanique, la Roumanie reprendra la Dobroudja du sud, appelée aussi Quadrilatère – portant le nombre de Turcs et de Tatars sur l’ensemble de la région à 177 000 selon le recensement de 1918 ; la partie sud retournera ensuite à la Bulgarie lors du Traité de Craiova en 1940, ndlr. Dans l’Entre-deux-guerres, nouvel exode… Pas moins de 115 000 Turcs et Tatars émigreront vers la Turquie.
Adviennent les premières années du régime communiste qui ont été dramatiques pour ces deux minorités, dont les membres étaient regardés avec beaucoup de suspicion à cause de leur rapprochement identitaire à la République turque. À l’époque, les relations entre Bucarest et Ankara étaient tendues, d’autant que la Turquie était membre de l’Otan depuis 1952. En outre, entre les deux Guerres, les Tatars de Roumanie s’étaient joints aux efforts visant la création d’un État tatar dans la péninsule de Crimée, qu’ils considéraient comme un territoire national. Jusqu’à la date du 18 mai 1944 qui marque sans doute le moment le plus tragique de l’histoire des Tatars, qualifié de génocide par les parlements de plusieurs pays : le début de leur déportation massive par l’Union soviétique, qui a également cessé de reconnaître leur identité criméenne. Cette dernière décision a été suivie à la lettre par les autorités communistes roumaines, tandis que de nombreux Tatars parmi ceux ayant œuvré pour la création d’un État tatar moururent en prison ou durant les enquêtes menées par la Securitate. En 1967, l’institution chargée de former des enseignants de turc et des imams a été démantelée, et peu après, les écoles en langues turque et tatare ont elles aussi été fermées. Ce fut une période difficile pour les deux communautés, empêchées de préserver leur identité, sans toutefois que l’existence même de leurs membres ait été menacée, comme cela fut le cas en Bulgarie.
Quelle est la situation de l’enseignement du turc et du tatar aujourd’hui ?
La législation actuelle permet la création d’écoles où l’enseignement se fait dans la langue maternelle des minorités. Les choses se présentent mieux en ce qui concerne le turc, la communauté ayant fait des efforts, dès le début des années 1990, pour faciliter l’apprentissage du turc dans les zones où cette minorité est plus nombreuse. Un lycée pédagogique a notamment été créé à Medgidia. La situation est plus compliquée pour le tatar ; le département de langue tatare de l’université de Bucarest, dont le rôle était de préparer des enseignants pour les écoles destinées à cette communauté, a été fermé dans les années 1970. Mais un cours de tatar a été relancé l’année dernière, ce qui est de bon augure.
Comment décririez-vous les relations entre ces deux minorités et la majorité roumaine ?
Elles ont toujours été très bonnes, pour des raisons liées à la mémoire historique et d’ordre pratique. Je pense notamment au système ottoman des « millets », qui a fait que chaque communauté religieuse avait droit à une sorte d’autonomie, autorisant le fonctionnement de certaines églises, avec toutefois quelques restrictions. Cette forme de tolérance envers les minorités a continué sous l’administration roumaine, et je citerais les proclamations du roi Carol 1er, qui, avant l’entrée des troupes roumaines en Dobroudja, a promis le respect des traditions de tous, notamment des Musulmans. Carol 1er a également fait ériger des mosquées à Constanța et à Bucarest. Je rappellerais en outre l’attitude de la communauté musulmane qui n’a pas eu de revendications territoriales, qui a œuvré pour s’intégrer dans l’État roumain, et dont les leaders ont encouragé la participation à la vie publique, culturelle et politique roumaine.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (15/06/26).
Note :
L’hebdomadaire Observatorul Cultural a récemment publié un extrait du livre de Metin Omer « Turcii și tătarii din România. O scurtă istorie », en cours d’édition chez Corint :
https://www.observatorcultural.ro/articol/turcii-si-tatarii-din-romania-o-scurta-istorie/