Entretien réalisé le jeudi 12 mars en milieu de journée, par téléphone et en français.
En marge d’une reconnaissance artistique à l’étranger, qu’en est-il des salles de cinéma en Roumanie ? Nous en parlons avec Antoine Bagnaninchi, patron de la société de distribution Independența Film…
Qu’est-ce qui a changé ces derniers temps en matière de parcs de salles de cinéma à Bucarest et plus généralement en Roumanie ?
De nouvelles salles sont apparues, notamment au sein de multiplex qui continuent à ouvrir, un peu moins certes depuis la pandémie, mais c’est toujours le cas. Le dernier en date, c’était à Iaşi, le Mall Moldova, l’an passé. Il y a maintenant un parc assez conséquent de multiplex avec les réseaux Cinema City qui est leader avec plus de vingt sites, et Cineplexx, réseau plus petit mais en expansion. D’un autre côté, pas mal de régions restent toujours sans cinéma. Quant à la branche art et essai du marché, le phénomène le plus notable s’observe indéniablement à Timişoara où il y a une volonté forte de la mairie entamée au moment où la ville a été nommée Capitale européenne de la culture, en 2023. On y a lancé un ambitieux programme de rénovation des cinémas d’art et d’essai avec la réouverture de quatre salles : Studio, Victoria, Timiş, et, dernièrement, la salle Johnny, baptisée en l’honneur de l’acteur Johnny Weissmüller, originaire du Banat. Cette dernière est d’ailleurs un cinéma destiné aux enfants et aux personnes âgées où il n’y a pas d’exploitation commerciale, et où les projections sont gratuites. Tout cela est remarquable et démontre que pour que ce genre de cinéma puisse ouvrir, il faut qu’il y ait une impulsion politique derrière. À contre-pied de ce modèle, il y a une nouvelle salle d’art et d’essai qui vient d’ouvrir à Bucarest, Apollo 111, qui, elle, ne bénéficie pas d’aide publique. Le contexte est différent puisque, à la base, il s’agit d’une salle de théâtre ; ils y développent une activité cinéma le week-end. La salle est petite, 120 sièges, mais les débuts sont encourageants. Là aussi, c’est une bonne chose car Bucarest ne compte plus qu’une poignée de salles de cinéma d’art et d’essai.
De son côté, l’offre de films s’élargit-elle ?
Aujourd’hui, l’industrie est aussi portée par des blockbusters roumains. Le dernier en date, « Băieți de oraș: Golden Boyz », réalisé par Mihai Bendeac, s’approche des 600 000 entrées. Pour un film, qu’il soit roumain ou pas, c’est énorme. Le dernier « Avatar », par exemple, se situe autour du million d’entrées en Roumanie. Il s’agit là d’un changement important : il y a une éclosion d’un cinéma national commercial. Et cela manquait. Depuis son succès vers le milieu des années 2000, la « nouvelle vague » roumaine s’est exportée à l’étranger dans les grands festivals, sans toutefois réaliser de gros scores dans le pays ; c’est d’ailleurs toujours le cas. Alors que ce cinéma commercial y parvient, via des comédies. Ailleurs en Europe de l’Est, le phénomène existait, mais pas en Roumanie. Il ne s’agit pas vraiment de films exportables, mais cela marche suffisamment bien pour être intéressant d’un point de vue économique. Cela a commencé il y a moins de cinq ans avec « Team Building », réalisé par un studio indépendant, Vidra Productions. C’est une autre approche du cinéma ; la création du film s’accompagne dès le début d’une réflexion commerciale et marketing. Artistiquement, ce ne sont pas des chefs-d’œuvre, certes, mais le fait de générer autant d’entrées est forcément bon pour le cinéma de façon générale. Cela attire de nouveaux spectateurs et a un effet entraînant pour le reste des films. Un multiplex ne peut pas vivre qu’avec des films européens, c’est une évidence.
Comment exister dans ce contexte comme distributeur de films indépendants plus exigeants artistiquement ?
Globalement, tout ce qui se passe en ce moment est positif. Plus ponctuellement, ça l’est moins lorsque l’un de nos films sort au mauvais moment étant donné que la concurrence est plus rude. Depuis 2022, la Roumanie a produit chaque année deux, trois locomotives qui ont dopé le marché. Les sociétés qui les produisent ont de l’ambition ; Vidra Productions veut maintenant faire un film d’horreur. On observe une sorte de « Fast and Furious » à la roumaine, ça bouge. De manière générale, le nombre de sorties a augmenté avec cinq, six films par semaine, c’est beaucoup, et il n’y a pas tant d’écrans que ça. Certes, les multiplex s’étendent, mais il faut aussi regarder la réalité économique. Le prix du billet a pas mal augmenté, notamment avec la hausse des taxes et de la TVA. Le prix d’un billet moyen est à plus de six euros, ce n’est pas rien… C’est pourquoi les multiplex sont remplis le mardi, quand la place est à moitié prix. Autre point à souligner : mis à part les gros rendez-vous qui génèrent toujours de l’engouement, c’est plus difficile pour les autres films. Le phénomène touche l’ensemble du cinéma européen. Les spectateurs se déplacent un peu toujours pour les mêmes choses. En ce début d’année, il y a eu « Sentimental Value » – Oscar du meilleur film étranger et Grand prix du jury à Cannes, ndlr – qui a très bien marché pour un film européen avec 25 000 entrées en Roumanie. Alors que le reste des films européens font plutôt aux alentours de 3000 à 5000 entrées en moyenne. Il y a encore quelques années, il y avait un peu plus de films qui marchaient. Outre le réseau de salles, nous dépendons aussi des aides européennes. Certains gros films européens font leur chemin quoi qu’il arrive, comme Le Comte de Monte-Cristo, par exemple, mais ce n’est pas la majorité. Le soutien européen est vertueux, il nous permet d’être présent dans les multiplex et d’investir dans la promotion des sorties. Il représente au maximum 70% du budget de promotion, qui est plafonné à 10 000 euros, somme deux fois moins importante qu’en Hongrie alors que le box-office des deux pays est désormais très proche en termes de volume. De fait, il faudrait que le cinéma en général soit davantage financé par les politiques publiques roumaines. Grosso modo, il n’y a que le Centre national du cinéma (CNC) qui soutient la production de films autochtones.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (12/03/26).