Iulia-Sabina Joja est experte en sécurité et travaille au Middle East Institute à Washington. Elle est également professeure à l’université de Georgetown, où elle enseigne les enjeux de sécurité en Europe. Voici son analyse sur l’exploration et les prochaines extractions de gaz en mer Noire…

 

En plus de la Roumanie, l’entreprise austro-roumaine OMV Petrom a récemment annoncé de nouvelles explorations de gisements dans le périmètre de l’aire marine de la Bulgarie et de la Géorgie. Elle envisage également une coopération avec Naftogaz en Ukraine. Pourquoi y a-t-il un intérêt croissant pour l’exploration de gaz en mer Noire ?

L’une des principales raisons est l’amélioration des technologies pour explorer en eaux profondes. Depuis des décennies, nous avons déjà la technologie pour l’exploration et l’extraction de gaz en eaux peu profondes, mais pas en eaux profondes. La première découverte d’un gisement dans ces eaux remonte à moins de dix ans, en 2012, dans le périmètre de l’aire marine de Neptun (Roumanie, ndlr). Il s’agissait déjà d’une découverte importante, d’environ 60 à 80 milliards de mètres cubes de gaz.* Mais ce n’est rien comparé à ce que la Turquie a annoncé l’été dernier, avec une découverte de 400 milliards de mètres cubes dans le périmètre de l’aire marine de Sakarya situé aux abords des périmètres bulgare et roumain. Ces découvertes fructueuses combinées à de nouvelles technologies ne peuvent que provoquer un regain d’intérêt pour les explorations de gaz en mer Noire. Ceci étant, elles sont retardées à cause des tensions qui règnent dans la région. Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, beaucoup de multinationales occidentales sont réticentes à l’idée de lancer des explorations dans la zone économique ukrainienne. Il y a aussi le risque que ces explorations et exploitations offshore donnent lieu à des accidents militaires ou des conflits avec la Russie, que ce soit au large des côtes roumaines ou ailleurs.

 

* La consommation annuelle de gaz en Roumanie est d’environ 11 milliards de mètres cubes.

 

La question du gaz en mer Noire intéresse peu les experts et les médias en Europe de l’Ouest.  Comment l’expliquez-vous ? 

Effectivement, de là où je vous parle – Washington, ndlr –, je vois que cette région intéresse beaucoup les États-Unis, moins l’Europe de l’Ouest. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je réside à Washington, il y a ici davantage d’opportunités pour travailler sur le sujet. Bien qu’il y ait de nouveaux États membres au sein de l’Union européenne comme la Roumanie, la Bulgarie ou les pays baltes, lorsque l’on parle de sécurité énergétique, ce sont la France et l’Allemagne qui définissent encore l’agenda politique. Or, leur vision ne s’est pas adaptée suite à l’intégration de ces nouveaux pays, chacun veut surtout conserver sa préférence nationale en matière d’énergie, la mer Noire notamment n’est pas une priorité. Pourtant, un regard plus large permettrait de développer une vraie stratégie européenne en Europe de l’Est incluant la région de la mer Noire. D’un autre côté, si ce type de stratégie n’existe pas pour l’instant, c’est aussi parce qu’il n’y a pas eu jusqu’à présent de consensus entre les États européens sur la question de la dépendance vis-à-vis de la Russie.

 

La Roumanie s’interroge sur la place du gaz naturel dans sa transition énergétique, car s’il est plus propre que le charbon ou le pétrole, il reste malgré tout une énergie fossile. Quels sont les risques pour l’environnement des forages en mer Noire ?

Bien sûr, il y a des préoccupations pour n’importe quelle exploration et extraction d’énergie. Même pour des énergies perçues comme « propres » comme le solaire, il y a aussi des impacts préjudiciables pour l’environnement, notamment pendant le processus de fabrication. Il faut donc trouver un équilibre entre énergie propre, efficacité énergétique et sécurité énergétique, ce qui permettrait de garder une certaine indépendance.** Je sais que vous vous attendez à ce que je réponde qu’il y a des risques importants, mais cela dépend vraiment du territoire dont on parle. Le risque principal avec ces exploitations est dans le cas de tempêtes, mais il est minime en mer Noire où il n’y a pas d’ouragans, contrairement au Golfe du Mexique, par exemple. En mer Noire, le problème est surtout d’ordre sécuritaire, ces explorations et exploitations pourraient conduire à des conflits. L’impact ne serait alors pas seulement d’ordre environnemental, il concernerait la sécurité sur l’ensemble de la région.

 

Propos recueillis par Marine Leduc.

 

** La Roumanie est le troisième pays de l’Union européenne le plus indépendant en termes d’énergie, après l’Estonie et le Danemark (source : Commission européenne).