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Entretien réalisé le vendredi 15 mai dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.


Selon de récentes données Eurostat, la Roumanie est le troisième pays au sein de l’UE où le risque de pauvreté et d’exclusion sociale est le plus élevé. Explications avec Irina Zamfirescu, docteure en sociologie et membre du Conseil consultatif du logement de la Commission européenne…

Pourquoi les Roumains semblent-ils dénigrer la pauvreté ?

À mon sens, il s’agit avant tout d’un choix politique. De fait, dès qu’il y a des mesures d’austérité, elles consistent d’abord à réduire les dépenses sociales. Et cela s’accompagne de tout un discours sur le prétendu « excès d’aides sociales », la paresse des gens, sans se soucier du phénomène de pauvreté structurelle. En Roumanie, cette pauvreté est souvent perçue à travers un prisme profondément moral et individualisant. Le discours public dominant tend à présenter les personnes pauvres comme responsables de leur situation. Cette rhétorique n’est pas anodine. En disqualifiant les plus vulnérables, on rend politiquement acceptable le retrait progressif de l’État social. Une vision qui s’appuie aussi sur une version idéalisée de la méritocratie. On répète sans cesse qu’il suffit de travailler pour réussir, sans prendre en compte les profondes inégalités d’accès à l’éducation, à la santé ou au logement, et ce dès l’enfance. Or, la pauvreté chez les adultes est très souvent la continuité d’une pauvreté vécue pendant l’enfance. Beaucoup de personnes vulnérables ont grandi sans soutien institutionnel, dans des zones rurales isolées, avec des écoles sous-financées et un accès limité aux services essentiels. La société roumaine peine encore à reconnaître les déterminants sociaux de la pauvreté. À force de réduire celle-ci à une somme d’échecs individuels, on finit par la dénigrer plutôt que la combattre.

En Roumanie, les entreprises peuvent rediriger 20 % de leurs impôts sur le profit vers les ONG. Ce système ne tend-il pas à déresponsabiliser l’État ?

Les ONG jouent aujourd’hui un rôle absolument essentiel en Roumanie. Dans de nombreux domaines liés à la pauvreté ou à l’exclusion sociale, elles compensent les insuffisances des services publics et assurent parfois des missions vitales : accès à des repas chauds, soutien aux familles vulnérables, accompagnement social ou encore soins de base. Le mécanisme permettant aux entreprises de rediriger une partie de leurs impôts vers ces associations constitue donc une ressource précieuse. Mais, comme vous le dites, il comporte aussi un risque majeur, celui d’un désengagement progressif de l’État. Lorsque les autorités constatent que certains besoins sont pris en charge par le secteur associatif ou par des financements privés, elles peuvent être tentées de considérer que leur responsabilité s’arrête là. Or, contrairement aux institutions publiques, les ONG restent dépendantes de financements instables, elles sont soumises aux crises économiques, aux stratégies des entreprises, ou à l’évolution des priorités des donateurs. On ne lutte pas contre la pauvreté avec des projets précaires de quelques mois. Les politiques sociales nécessitent une continuité, une infrastructure durable et une présence sur l’ensemble du territoire, y compris dans les régions les plus pauvres où les ONG sont souvent absentes. La dignité humaine et l’accès aux droits fondamentaux relèvent avant tout de la responsabilité de l’État. 

Cette question rejoint un peu la première… Les inégalités sociales augmentent partout en Europe. Pourtant, ici elles ne semblent pas susciter de véritable mobilisation. Comment l’expliquez-vous ?

Effectivement, la Roumanie connaît une faible mobilisation autour des questions sociales. Les grandes contestations de ces dernières années se sont principalement cristallisées autour de la corruption ou des enjeux politiques institutionnels, beaucoup plus rarement autour de la pauvreté, du manque de logements sociaux ou de l’exclusion. Cela s’explique en partie par une absence de culture de la solidarité sociale. Encore une fois, les inégalités restent souvent perçues comme des trajectoires individuelles plutôt que comme des phénomènes structurels. Le système éducatif joue ici un rôle important. On enseigne peu les mécanismes sociaux de la pauvreté, les disparités territoriales ou les effets des inégalités dès l’enfance. Les élèves apprennent à gérer un budget, mais rarement à comprendre ce que signifie vivre sans ressources suffisantes. Cette difficulté à penser collectivement la vulnérabilité fragilise l’empathie sociale. Pourtant, une société démocratique ne peut fonctionner durablement sans une compréhension minimale des réalités vécues par les groupes les plus précaires. Les sciences sociales montrent depuis longtemps que la pauvreté n’est pas seulement une question économique, mais aussi politique et culturelle. Enfin, beaucoup de Roumains sont aujourd’hui absorbés par leurs propres difficultés matérielles. Même les classes moyennes ont le sentiment d’une fragilité croissante, ce qui réduit la capacité de mobilisation collective autour des questions sociales.

Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (15/05/2026).

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