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Entretien réalisé le jeudi 14 mai dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.


Dans ce nouvel entretien, l’expert militaire Dan Claudiu Degeratu analyse le programme Safe (Action de sécurité pour l’Europe), instrument qui fournit jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts, dont 16,6 milliards destinés à la Roumanie – deuxième plus grand bénéficiaire après la Pologne –, afin d’aider les États membres de l’UE à accroître leurs investissements dans le domaine militaire…

En quoi réside l’importance du programme Safe pour la Roumanie* ?

Il faut l’analyser de plusieurs points de vue. Tout d’abord, dans le contexte économique actuel, il s’agit du meilleur instrument pour renforcer la défense du pays, et ce à un rythme accéléré. En l’absence de ce mécanisme européen, la Roumanie aurait eu du mal à trouver des conditions financières aussi accessibles et avantageuses. Ensuite, de par son envergure et le nombre de projets qu’il comporte, ce programme répond à une gamme très variée de besoins urgents de l’armée roumaine. En outre, pour la première fois, il s’agit d’une approche intégrée en termes non seulement de défense mais aussi de sécurité et de résistance ; elle comprend des projets visant la connectivité, comme la construction d’infrastructures de transport, et la sûreté nationale, le Service roumain de renseignements (SRI) et le ministère de l’Intérieur figurant parmi les bénéficiaires. Par ailleurs, onze des 21 projets se dérouleront à travers le système d’acquisition collective de l’UE, ce qui assure une plus grande interopérabilité entre les pays achetant le même type d’armement ou de système d’opération.

* Jeudi, la Commission européenne a finalisé la procédure de signature de l’accord de prêt Safe avec la Roumanie (ndlr).

Quels sont les principaux projets que déroulera la Roumanie ?

Selon moi, les projets les plus importants visent les forces navales, avec la construction de deux bâtiments de combat modernes et de deux autres navires destinés à appuyer les forces navales spéciales. Les forces terrestres bénéficieront de véhicules blindés, d’un programme de développement de l’arme individuelle – la Roumanie abandonnera enfin l’AKM soviétique au profit d’une nouvelle arme, de haut niveau et de calibre standard au sein de l’Otan –, ainsi  que d’une nouvelle composante de la défense, la plus avancée, c’est-à-dire la production de drones et de systèmes anti-drones. S’y ajoutent des acquisitions visant une meilleure coordination des opérations militaires en termes de communications, de renseignements, de commande et de contrôle, des projets destinés à la défense anti-aérienne dont l’achat de missiles Mistral, ou encore l’acquisition d’hélicoptères Airbus et de radars achetés auprès du groupe français Thales. Il faut ensuite rappeler les projets visant la revitalisation des usines de production de munitions et de poudre pour munitions. C’est la première fois que l’ensemble des forces armées bénéficieront de programmes de modernisation. La Roumanie a donc le potentiel de devenir un pôle régional pour la production, la maintenance et la réparation d’équipements militaires.

Selon le ministère de la Défense, 60% des 16,6 milliards d’euros iront à des compagnies roumaines, mais des voix au sein de l’opposition estiment que ce pourcentage n’est pas suffisant. Qu’en pensez-vous ?

Par rapport aux sommes investies jusqu’ici dans l’industrie de défense, proches de zéro, ce pourcentage me semble un bon point de départ. Nous devons être réalistes au regard de ce qui s’est passé ces vingt-cinq ou trente dernières années : un déclin accéléré de l’industrie de défense, qui n’a pas bénéficié du mécanisme d’« offset » – ou compensation industrielle, contraignant un fournisseur étranger à réinvestir une partie de la valeur d’un contrat dans l’industrie du pays acheteur, ndlr. Ces 60% permettront de revitaliser plusieurs usines importantes et de consolider une base de production moderne grâce aux nouvelles technologies et à des partenaires étrangers qui dominent le classement mondial du secteur. Au lieu de se plaindre, il faut voir comment on peut augmenter ce pourcentage en prenant comme modèle la Pologne, par exemple, où les entreprises locales assurent 80% du programme Safe. Ces vingt dernières années, Varsovie a constamment investi dans la modernisation de son industrie de défense, sans attendre, comme la Roumanie, des investissements étrangers. Parmi les usines roumaines qui bénéficieront du programme figurent celles de Sadu (munitions, ndlr), Făgăraș (poudre, ndlr), Cugir (armes individuelles, ndlr), Mediaș (blindés, fabriqués par le groupe allemand Rheinmetall, ndlr), le chantier naval de Mangalia, aujourd’hui en faillite, qui construira les quatre navires déjà évoqués conjointement avec Rheinmetall, l’usine Automecanica de Bucarest (blindés, ndlr), etc. De plus, plusieurs projets vont stimuler la mise en place de centres de maintenance, notamment à Craiova, Bacău et Ghimbav. Cela entraînera un développement de l’industrie à l’horizontale, avec des fournisseurs roumains de sous-ensembles et de composants. Le pourcentage de 60% ne pourra donc qu’augmenter. Mais nous n’en sommes toutefois qu’au début, la partie la plus difficile sera de mettre en œuvre le programme. Un autre défi sera d’avoir une main-d’œuvre qualifiée ; le gouvernement et les compagnies devront s’investir à fond pour former des spécialistes. Enfin, un possible obstacle est lié à l’instabilité politique. La volonté de l’exécutif de mener à bien ce programme sera cruciale vu la difficulté à gérer simultanément 21 projets.

Propos recueillis par Mihaela Rodina (14/05/26).

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