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Bien que fortement dégradée, Hala Matache (la Halle Matache) était avec Hala Traian la dernière halle commerciale du 19ème siècle de Bucarest encore sur pied. Détruite fin mars au milieu de la nuit, elle devrait, d’après la mairie, être reconstruite. Beaucoup en doutent.

 

Monument architectural de génie civil, Hala Matache avait été construite par la mairie de Bucarest entre 1887 et 1899. Bijou de l’ingénierie roumaine de l’époque, à l’image du pont de Cernavodă, elle était constituée d’acier et recouverte sur les côtés de grandes surfaces de verre et de bois, et classée monument historique de catégorie B.

Son démontage a débuté dans la nuit du 25 mars, aux alentours de 22 heures. L’association Salvaţi Bucureştiul a immédiatement transmis un communiqué de presse pour annoncer que cette démolition devait s’accompagner au préalable d’un avis émis par le maire de Bucarest et de la mairie du secteur 1, et que cela n’avait pas été respecté ; la mairie a, elle seule, pris l’initiative. Une action d’autant plus illégale, toujours selon les ONG, qu’elle enfreint la loi des constructions concernant les monuments historiques. Une plainte au pénal a donc été déposée.

Quelques heures avant la démolition, la mairie de Bucarest avait toutefois rassemblé citoyens et membres d’ONG pour leur demander leur avis quant au démontage de la halle et à son déplacement. Tout en cachant ses intentions de passer à l’acte dans la soirée… Sorin Oprescu, le maire de Bucarest, martèle depuis que la démolition était légale et que, conformément à la loi, la halle sera reconstruite dans les environs en utilisant des éléments architecturaux de valeur patrimoniale similaire. Il précise que la démolition s’est effectuée en présence d’un expert restaurateur validé par le ministère de la Culture et des Cultes.

L’union des architectes de Roumanie (UAR), également consultée, avait cependant transmis un avis défavorable concernant le projet, contestant la validité des démarches administratives et pointant du doigt les problèmes urbanistiques découlant de la destruction de la halle. Le plan urbanistique de la mairie avait par ailleurs lui aussi été critiqué par les ONG. Aujourd’hui, Hala Matache reste l’épicentre d’une controverse qui concerne l’ensemble du quartier.

Peine perdue

Petit retour en arrière : le bâtiment et le marché qu’il abritait se trouvaient dans l’axe de passage du boulevard Uranus, projet routier d’aménagement urbain reliant à cet endroit les rues Buzeşti et Berzei. Le boulevard Uranus, long de 2 km, connectera Piaţa Victoriei à Calea Plevnei. Pour l’historien Andrei Pippidi, chroniqueur à Dilema Veche, la raison du démontage est simple : « La halle gênait. Les chauffeurs et les politiciens veulent un boulevard qui relie Piaţa Victoriei au Parlement. » Sorin Oprescu, qui a fait de l’aménagement urbain son cheval de bataille, soufflait le chaud depuis plusieurs années pour une démolition de la halle. Puis, face à la pression de la société civile, il avait apparemment accepté de faire des concessions. Mais monsieur le maire a, semble-t-il,  perdu patience.

Le toit de la halle ne tenait presque plus depuis que les piliers de résistance avaient été dérobés par des voleurs ; la halle dans son ensemble a été littéralement pillée ces deux dernières années. La société civile s’est indignée du peu d’implication de la mairie –en charge de la protection des bâtiments historiques, et propriétaire de ceux-ci – et de la police face aux cas répétés d’effraction et d’intrusion à des fins de pillage. La mairie avait précédemment déclaré qu’elle ne disposait pas de l’argent nécessaire à la consolidation partielle du bâtiment, afin qu’il ne s’effondre pas. Il s’agissait, d’après Şerban Sturdza, vice-président de l’Ordre des architectes de Roumanie, de réunir environ 10.000 euros, somme que la mairie n’a pas voulu débourser. Avec son association Pro Patrimonio, Şerban Sturdza avait alors tenté de trouver l’argent ; mais la mairie jugea de toute façon que la méthode n’était pas appropriée.

«  Il ne faut pas se faire d’illusions, ils ne la reconstruiront jamais. Il n’y aura jamais de fonds pour ça » 

Il semblerait que les enjeux immobiliers dans le quartier expliquent aussi la hâte de ce démontage. Dès le début des travaux sur le boulevard Berzei, les manifestations s’étaient succédé. Trois maisons classées monuments historiques de catégorie B ont notamment été détruites. Andrei Pippidi s’indigne : « Le plus révoltant, c’est qu’on ait laissé des gens piller l’intérieur de la halle afin qu’elle s’effondre. Le bâtiment était dans un piteux état mais il était un véritable témoignage de la période moderne et de l’architecture de type industriel. Avec cette démolition, on a littéralement pulvérisé le cœur d’un quartier. Cette halle avait une fonction sociale, elle constituait le centre d’un quartier. Il y avait pas loin des gens qui faisaient des abat-jours, des chapeliers aussi, des choses que l’on ne voit plus ailleurs. Et tout ça pour quoi ?  Faire de Bucarest une ville "moderne". C’est au contraire une partie de l’affirmation de notre modernité qui a disparu. »

Les exemples de modifications du plan urbanistique général de la ville ont été légion ces dernières années, tout comme les exceptions à des règles générales de construction. Les ONG se plaignent qu’en absence d’une loi plus contraignante les promoteurs immobiliers n’ont aucun scrupule : ils laissent un bâtiment se dégrader jusqu’à ce que la démolition ne soit plus que la seule solution envisageable.

Toutefois, il y a eu quelques bonnes surprises, souligne Andrei Pippidi…  « Concernant les maisons refaites décemment et dans leur esprit originel, on peut mentionner cette belle bâtisse à l’angle de Hristo Botev et de Teodor Stefǎnescu. Elle est aujourd’hui magnifique alors qu’elle avait brûlé à un moment donné. Il me vient encore quelques autres exemples en tête mais c’est trop peu par rapport aux aberrations. »

Dans le cas de Hala Matache, le ministère de la Culture et des Cultes avait émis un avis habilitant la mairie à intervenir urgemment afin de consolider la halle. Andrei Pippidi conclut : « Le patronat des Sociétés de construction avait même offert son concours bénévolement à cet effet. Il ne faut pas se faire d’illusions, ils ne la reconstruiront jamais. Il n’y aura jamais de fonds pour ça. »

Benjamin Ribout

Photo : Corina Moldovan-Florea

 

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