Fort 13 de Jilava, la mémoire qui suinte

Articles, Regard numéro 60, 15 mai - 15 juillet 2013

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Le 4 décembre dernier, le ministère de la Justice et celui de la Culture se sont mis d’accord pour attribuer le statut de monument historique au Fort 13 de Jilava, une première étape pour faire de cette prison – par laquelle sont passés la plupart des prisonniers politiques victimes du communisme – un lieu préservé. Reste à trouver comment honorer la mémoire de ceux qui y ont souffert.

C’est un lieu dont les murs moisis suintent l’horreur, la souffrance, la désespérance. Des murs humides, imprégnés de sueur, de larmes, de tout ce qui fait qu’un homme se liquéfie d’effroi. Le Fort 13 de Jilava porte trop bien son numéro porte-malheur, car pendant des années, ceux qui y pénétraient ne savaient pas s’ils en ressortiraient, ou alors dans quel état, ou encore pour quelle autre funeste destination. Treizième sur les dix-huit forts qui ceinturent Bucarest, il a été construit comme les autres, sous Carol 1er, pour défendre la ville contre les éventuels assauts ottomans, entre 1870 et 1890. Creusé jusqu’à dix mètres sous terre, entouré de surplombs terreux et de tours de guet, il se trouve à proximité de la commune du même nom, Jilava, qui signifie « humide », du fait de la nature marécageuse des alentours. Initialement pensé pour abriter artilleries et munitions, rien ne le destinait à devenir prison. C’est pourtant ce qu’il est devenu dès 1907, en détenant les paysans qui se révoltèrent contre les grands propriétaires terriens. Passeront dès lors entre ces murs prisonniers politiques de tous bords, selon les vicissitudes de l’Histoire (voir encadré). Si séjourner au Fort 13 ne fut jamais la panacée, il est communément admis que la période qui y fut la plus éprouvante s’étend de 1948 à 1964.  « En 1948, la prison est passée de l’administration militaire à l’administration civile, explique Constantin Vasilescu, chercheur à l’IICCMER (Institut d’investigation des crimes du communisme et de la mémoire de l’exil roumain), et dès lors, si l’on ne peut pas dire que le but principal était clairement l’extermination des détenus, c’était pourtant le cas dans les faits. En raison des traitements inhumains, des conditions sanitaires déplorables, de l’absence totale d’hygiène, de la sous-alimentation, etc. » C’est à cette époque notamment qu’un ancien garde qui a gravi peu à peu les échelons devient directeur et s’avère particulièrement cruel : Nicolae Moromete. Depuis que la Roumanie a basculé dans le giron communiste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les prisonniers sont pour quelques-uns de droit commun, mais pour la plupart, des « ennemis du peuple », des « contre-révolutionnaires » dont le principal crime est d’appartenir à l’ordre d’avant, à l’élite, à l’armée, à l’aristocratie, à l’intelligentsia... « C’est une des raisons pour lesquelles on parlait de l’ "université de Jilava", raconte Dinu Zamfirescu, qui y séjourna par deux fois. Car pour tuer le temps, des sortes de conférences y avaient lieu, lors desquelles chacun, selon sa spécialité, présentait un exposé, une discussion, qui n’avait rien d’improvisée ; on se préparait. Ainsi, je me suis trouvé pour ma part à raconter Le Petit prince de Saint-Exupéry que j’avais traduit ! »

Copy of DSC_0514 « La prison comptait en moyenne 3000 prisonniers. Des témoignages rapportent qu’il y en avait quatre fois plus que de place disponible »

L’anecdote est plaisante, mais le quotidien ne l’était guère. « J’y ai fait mon premier séjour en 1945, à l’âge de 16 ans, poursuit l’alerte octogénaire, président du conseil scientifique de l’IICCMER et membre du collège du CNSAS (Conseil national pour l’étude des archives de la Securitate), à une époque où le régime était relativement normal, mais j’y suis retourné ensuite, en 1956-57, et le régime avait alors beaucoup changé, suite aux suggestions et au savoir-faire des Soviétiques… Mais j’ai eu la chance de tomber gravement malade et d’être soigné par un médecin formidable qui tentait d’adoucir notre traitement. » La méthode soviétique va des coups à l’absence complète de contact avec l’extérieur, de l’isolement complet à l’entassement des prisonniers dans des espaces confinés – dont deux salles sans ouverture aucune, dans laquelle ils étaient près de 200, sans air ni eau, et dans le noir complet. « D’après les documents que nous avons pu consulter, commente Constantin Vasilescu, la prison comptait en moyenne 3000 prisonniers. Des témoignages rapportent qu’il y en avait quatre fois plus que de place disponible. » Les cellules, toutes plus insalubres les unes que les autres, proposent pour certaines des alignements de lits superposés sans matelas ni couverture, qu’il faut se partager à deux ou trois, avec deux seaux : l’un pour les besoins, l’autre rempli d’eau pour boire et se laver, le tout pour plusieurs dizaines de personnes. Il reste aujourd’hui quelques fantômes de ces châlits de misère, comme il reste sur le sol la terre battue d’alors, et sur les murs, la même sinistre moisissure. Car le Fort 13 est resté en l’état. Les inondations qui y sévissent régulièrement n’y changent rien : le Fort 13 reste identique à ce qu’il a été. Et c’est que ce qui en fait maintenant tout l’intérêt, car il est un témoignage brut, authentique, palpable, de ce que fut la répression communiste. « La première fois que je l’ai visité en 2004, raconte Dana Cenusa, chargée des relations publiques à l’administration pénitentiaire, cela a été comme une révélation, je ne comprenais pas, je ne savais pas, et je me suis depuis lors passionnée pour le sujet. Je suis née dans la Roumanie communiste, et j’ai réalisé après la révolution à quel point c’était humiliant d’avoir vécu tout cela. C’est un peu comme pour les personnes qui ont été abusées et qui finissent par croire qu’elles l’ont mérité… Je me sentais complexée d’être roumaine. En découvrant Jilava, j’ai appris que des centaines de milliers de personnes ont souffert, se sont sacrifiées. J’ai fais des recherches, rencontré d’anciens détenus, appris par exemple que mon professeur d’anglais avait fait 12 ans de prison et était passé plusieurs fois par là. » Et c’est ainsi que depuis plusieurs années, Dana Cenusa se bat pour que le Fort 13 soit transformé en lieu de mémoire… « Ce n’est pas un hobby. J’appartiens au système, et il faut que ce système assume son passé. » Parce que cette prison était un lieu de transit, il est quasi certain que tous les prisonniers politiques y ont séjourné à un moment ou à un autre, ce qui en fait un lieu particulièrement symbolique. « J’essaie de comprendre, et je crois qu’il faut le montrer, comment la terreur peut s’instaurer au niveau d’un pays tout entier. (…) Un musée, on le visite et on n’y revient plus. Il faudrait plutôt une sorte de centre culturel, avec des évènements différents qui le fassent vivre », comme quelques-uns ont déjà été organisés, telle l’exposition d’Alexandru Poteca en février 2012 (http://alexandrupoteca.wordpress.com).

« Il faut que les jeunes d’aujourd’hui prennent conscience de ce qu’est un régime totalitaire, qu’ils voient quelles étaient nos conditions de vie. Si l’on peut dire de vie… »

Dana Cenusa œuvre à impliquer institutions et organismes privés – dont la Fondation roumaine pour la démocratie de l’ancien président Emil Constantinescu – afin de faire aboutir ce projet, mais ce n’est pas facile, notamment parce que plusieurs intervenants ont des vues différentes. « Il faut que cela découle d’une véritable volonté politique, estime le chercheur Constantin Vasilescu. « Que le site ait été reconnu en décembre dernier comme monument historique est une première victoire, car cela signifie qu’aucune modification majeure ne pourra lui être apporté ». « Si cela tarde tant, note pour sa part Dinu Zamfirescu, c’est parce qu’il y a encore en fonction des gens qui ont appartenu au système communiste. Mais j’ai bon espoir qu’avec le renouvellement des générations, les choses changeront ». Mobiliser les volontés est une première montagne à déplacer, trouver des financements en est une autre, et enfin, il est un autre obstacle majeur à surmonter : le Fort 13 se trouve actuellement dans l’enceinte d’un centre pénitentiaire de droit commun qui a pris dans les années 1970 la relève de l’ancien site. Accueillir le public dans ces conditions, avec des procédures de sécurité forcément élevées, est une véritable gageure, qui ne se réalise à l’heure actuelle qu’au compte-goutte. Mais, comme le souligne Dinu Zamfirescu, « il faut que les jeunes d’aujourd’hui prennent conscience de ce qu’est un régime totalitaire, qu’ils voient quelles étaient nos conditions de vie. Si l’on peut dire de vie…»

Pour en savoir plus : facebook.com/fortul13

 

Les archives de Jilava

« Il existe des archives sur le Fort 13, indique Constantin Vasilescu de l’IICCMER, à l’administration pénitentiaire. Depuis 2007, nos collègues les dépouillent. C’est très intéressant car jusqu’alors, nous ne disposions que des témoignages des victimes, sans preuve scientifique. Or, si les fiches sur les prisonniers sont succinctes, les dossiers sur le personnel de la prison, les gardes, les officiers, les fonctionnaires, sont pour leur part extrêmement détaillés. Certains comportent jusqu’à 300 pages ! Malheureusement, ils ont été conservés dans de mauvaises conditions, certains sont endommagés, mais on peut quand même les utiliser. »

La valse des prisonniers

1907 : prison militaire dans laquelle des paysans rebelles sont détenus. Première Guerre mondiale : soldats réfractaires, puis gradés roumains sous occupation allemande.

1921-1944 : militants communistes et antifascistes

1933 : communistes tels que Gheorghe Gheorghiu-Dej, Chivu Stoica, Alexandru Drǎghici, Gheorghe Vasilichi... Novembre

1940 : exécution de 64 membres de la Garde de fer.

A partir de 1944 : prisonniers de droit commun et « ennemis du peuple » anticommunistes. Juin 1946 : exécution d’Ion Antonescu.

1948 : la prison devient « civile » et non plus militaire.

1954 : elle devient un site de transit pour les prisonniers politiques, entre deux lieux de détention, ou avant d’être envoyé dans un camp de travail.

1967 : il n’y a officiellement plus de prisonniers politiques.

1973 : début de la construction du nouveau bâtiment.

1977 : abandon complet de l’ancien site. Décembre

1989 : des manifestants y sont détenus brièvement.

Texte et photos : Béatrice Aguettant

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