Entretien réalisé le mardi 2 juin dans la soirée, par téléphone et en roumain.
Cătălina Radulescu, présidente d’Ecolegal et avocate spécialisée en droit de l’environnement depuis 25 ans, analyse les défis écologiques auxquels fait face le littoral roumain…
Quel bilan peut-on tirer du projet d’extension des plages sur le littoral roumain* ?
Les autorités ont présenté les travaux d’élargissement des plages comme une réponse à l’érosion côtière et comme un projet compatible avec la préservation de la biodiversité. Financé en grande partie par des fonds européens, le programme prévoyait notamment la création de digues, de récifs artificiels, et d’autres aménagements destinés à protéger le littoral de l’avancée de la mer. Sur le papier, les garanties environnementales semblaient réunies. Mais dans les faits, le résultat est beaucoup plus contrasté. Les engagements écologiques n’ont pas été respectés, et l’extension des plages a surtout favorisé une intense dynamique de construction immobilière. Les nouvelles surfaces gagnées sur le littoral ont progressivement accueilli de vastes ensembles résidentiels et touristiques, transformant profondément le paysage côtier. Cette urbanisation a également fragilisé les écosystèmes spécifiques aux zones littorales, notamment dans les secteurs de Mamaia et de Corbu. Certaines espèces végétales rares ont disparu ou sont aujourd’hui menacées, tandis que les opérations de replantation menées sur plusieurs zones sont artificielles et peu adaptées aux écosystèmes locaux. Si les constructions semblent avoir été réalisées avec les autorisations nécessaires, leur impact environnemental réel n’a jamais été évalué avec la rigueur requise.
* Nous avions traité le sujet une première fois en mars 2022 avec l’expert Nicușor Buzgaru :
https://regard.ro/nicusor-buzgaru/
Existe-t-il aujourd’hui une politique cohérente de protection du littoral roumain ?
La Roumanie ne dispose pas d’une stratégie de protection du littoral réellement cohérente. Si un cadre législatif général existe depuis la période précédant l’adhésion à l’Union européenne, son application demeure très inégale. Les décisions d’urbanisme relèvent essentiellement des autorités locales, ce qui favorise une approche fragmentée et souvent contradictoire d’une commune à l’autre. Cette absence de vision d’ensemble a contribué à une urbanisation anarchique dans plusieurs stations balnéaires. À Mamaia, par exemple, de nouveaux immeubles ont été construits sans infrastructures adaptées, dans des zones déjà soumises à une forte pression touristique. Les autorités environnementales continuent de délivrer des permis de construire sans examiner sérieusement certaines questions essentielles comme l’impact du tourisme sur la biodiversité, la gestion des eaux usées, la capacité des réseaux d’assainissement, ou encore la pression exercée sur les écosystèmes côtiers. Et, malheureusement, la société civile ne fait pas le poids face à ces projets. Les ONG environnementales disposent de ressources limitées et sont fréquemment confrontées à des procédures judiciaires destinées à décourager leurs actions. Les menaces financières, les campagnes de dénigrement et les coûts élevés des contentieux réduisent considérablement leur capacité à contester les projets litigieux. Dans ce contexte, les mécanismes de contrôle apparaissent insuffisants pour freiner la pression immobilière sur le littoral.
Quel impact les installations gazières en mer Noire ont-elles sur le littoral ?
Parallèlement à ce que je viens de mentionner, le développement des infrastructures gazières en mer Noire constitue l’une des principales menaces environnementales auxquelles le littoral roumain doit actuellement faire face. Certaines exploitations sont déjà opérationnelles, et le projet Neptun Deep va accroître encore plus l’activité d’extraction dans la région. Or, les études d’impact réalisées dans le cadre des procédures d’autorisation sous-estiment les risques réels pour les écosystèmes marins. Les conséquences potentielles sur la biodiversité de la mer Noire et du delta du Danube, une zone particulièrement sensible, sont énormes. Les installations de traitement du gaz prévues dans le Delta pourraient entraîner des émissions et d’autres perturbations environnementales insuffisamment prises en compte dans les évaluations officielles. À cela s’ajoute un contexte géopolitique inédit avec la guerre en Ukraine qui augmente le risque d’accidents impliquant des infrastructures « offshore » exposées à des menaces militaires. Plus largement, le système d’évaluation environnementale repose largement sur des expertises financées par les porteurs de projets eux-mêmes. Cette situation favorise des pratiques proches du greenwashing, les études concluant systématiquement à l’absence d’impact significatif. Enfin, les bénéfices économiques attendus sont souvent surestimés, les réserves gazières ne peuvent garantir qu’une autonomie énergétique limitée dans le temps, alors que les risques écologiques, eux, sont durables et parfois irréversibles.
Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (02/06/26).