Aller au contenu
REGARD
  • Contribuez
  • Accueil
  • Regard, la lettre
  • Les Albums
  • Son/Image
  • Archives
RO/FR

Entretien réalisé le lundi 1er juin en milieu de journée, par téléphone et en roumain.


Spécialiste d’histoire contemporaine au sein de l’Académie roumaine, Mihai Burcea déroule le fil des relations entre la Roumanie et l’Iran à partir de la moitié du 20ème siècle…

Quels ont été les liens entre la Roumanie et l’Iran avant et après la chute du Shah* en 1979 ?

L’ancien dictateur Nicolae Ceauşescu développant une puissante industrie pétrochimique dans les années 1970, il avait surtout un besoin vital du pétrole iranien. Bucarest a également envoyé des ingénieurs roumains dans des raffineries iraniennes et dans des ports afin qu’ils travaillent sur leurs réseaux électriques et la construction de barrages. Par ailleurs, à partir de 1966, nous avons développé à Tabriz une ligne de production de tracteurs, comme nous l’avons fait dans d’autres pays du Moyen-Orient. Après 1979, ces relations n’ont guère souffert de modifications. Excellente avant, la collaboration a continué de l’être après. Elle s’est poursuivie en dépit de la guerre entre l’Iran et son voisin irakien, et même si la Roumanie a également entretenu de bonnes relations avec l’Irak. Ce qui témoigne d’un grand pragmatisme des deux côtés. Le pétrole représentait 90% de nos importations en provenance d’Iran, le reste étant des produits plus exotiques comme les raisins secs ou le coton. Quant à Nicolae Ceauşescu, il est allé plusieurs fois en Iran ; la dernière ayant eu lieu quelques jours à peine avant sa chute. De son côté, l’Ayatollah Khomeini s’est déplacé en Roumanie jusqu’en février 1989. Les relations ont donc toujours été au beau fixe entre les deux pays. Les liens diplomatiques datent du début du 20ème siècle, et elles ont pris de l’ampleur au début des années 1960 quand les Soviétiques ont commencé à miser sur l’Iran ; nous étions dans la boucle. De là sont nés des accords économiques et des traités d’autant que Ceauşescu a vite saisi qu’il avait un besoin chronique de pétrole afin de compenser ce que les Soviétiques ne pouvaient lui fournir.

* Sur la chute du Shah d’Iran, écouter cette émission de France Inter du 17 janvier 2021 :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/rendez-vous-avec-x/1979-iran-la-chute-du-shah-6343904

Comment l’Iran voit-il la Roumanie ?

Je ne voudrais pas répondre à la place des Iraniens… Mais ce que je peux vous dire est la chose suivante. J’ai consulté les sténogrammes des échanges entre Ceauşescu et Khomeini. Il est intéressant d’observer que ce dernier lui a fait comprendre, au sujet de la fatwa prononcé contre l’écrivain britannique Salman Rushdi – auteur des Versets sataniques, ndlr –, qu’il ne s’agissait pas d’un problème d’ordre politique mais religieux. Sous-entendu : nos différences, Ceauşescu étant un dirigeant marxiste et Khomeini un leader religieux, ne doivent pas entraver nos bonnes relations. Dans le fond, il s’est passé un peu la même chose sous le Shah… N’oubliez pas que l’Iran est alors un régime capitaliste, contrairement à la Roumanie. Il s’agissait donc de faire preuve encore une fois de pragmatisme dans le sens où l’économie primait. Preuve en est, la Roumanie communiste a été l’un des tout premiers pays à s’empresser de reconnaître la république islamique en 1979. Ce n’est pas anodin. Ceauşescu était un pragmatique et a d’ailleurs noué des relations diplomatiques avec 90% des pays du monde. Cela s’est vu en Afrique et au Moyen-Orient notamment. De fait, notre retrait total de cet espace après 1989 a sans doute été une grave erreur.

À Bucarest, y a-t-il toujours des personnalités ou des courants particulièrement attachés aux liens avec le Moyen-Orient, et notamment l’Iran ?

En lien avec ce que je viens de vous dire, il y a, je pense, une prise de conscience de notre part relativement récente qu’il faudrait à nouveau se tourner vers ces pays du sud qui ont constitué pour nous un atout par le passé. Quant aux liens actuels auxquels vous faites référence, c’est difficile à dire. Il y a aujourd’hui de nombreux réfugiés iraniens présents en Roumanie, dont certains ont manifesté ces derniers mois contre le régime de Téhéran. Dans les années 1970-80, il y avait chaque année 500 à 600 Iraniens qui venaient étudier chez nous sur leurs fonds propres ; notre pays avait besoin de devises étrangères. Au passage, ce besoin d’argent explique pourquoi, tous les ans, nous accueillions alors plus de 20 000 étudiants venus d’Afrique et du Moyen-Orient. Une partie de ces Iraniens est restée, mais la plupart sont rentrés dans leur pays pour occuper des fonctions importantes. Ici ou là-bas, certains sont devenus des sources d’informations importantes en matière de renseignement. Et c’est sans doute toujours le cas aujourd’hui. À noter enfin que parmi ceux qui sont arrivés sous le communisme en Roumanie, il y en avait qui n’étaient pas d’accord avec la ligne de Téhéran. C’étaient plutôt des démocrates, et c’est d’ailleurs pourquoi l’Iran a toujours essayé de les réduire au silence.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (01/06/26).

Note :

Face à la guerre actuelle au Moyen-Orient, l’atlantisme prime désormais du côté de Bucarest qui a autorisé l’usage de ses bases par les avions ravitailleurs américains :

https://www.lorientlejour.com/article/1498682/la-roumanie-autorise-lusage-de-ses-bases-par-les-avions-ravitailleurs-americains-.html

Navigation de l’article

Publication précédente

Anatolie Cosciug

Publication suivante

Catalina Radulescu

REGARD

Contactez-nous :

ASOCIAȚIA REGARD, organisation de droit privé sans but lucratif. Siège social : rue Gheorghe Țițeica nr. 212-214, 3ème étage, salle 2, code postal 014475, secteur 2, Bucarest. Numéro au Registre des associations et fondations : 128/13.12.2016 – Code d’enregistrement fiscal : 36890716.

Droits réservés, Regard 2022–2026