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Entretien réalisé le vendredi 28 novembre en milieu de journée, par téléphone et en anglais.


Où en sont les syndicats roumains ? Comment évoluent-ils ? Décryptage avec Aurora Trif, professeure associée à la Dublin University Business School, spécialiste en droit international du travail et gestion des ressources humaines…

Quel regard portez-vous sur l’évolution du rôle des syndicats roumains ?

La législation leur était plutôt favorable dans les années 1990, les gouvernements ayant eu besoin d’eux pour mettre en œuvre des réformes radicales. Cela leur a permis de négocier à plusieurs niveaux : national, sectoriel, et au sein des entreprises. Jusqu’en 2010, pratiquement tous les employés étaient couverts au moins par la convention collective nationale, même si des problèmes subsistaient en matière de mise en œuvre de la législation. Ce qui explique qu’au début des années 2000, lorsque j’ai examiné l’évolution des grandes entreprises publiques et privées fortement syndiquées, c’est-à-dire à plus de 75 %, j’ai été surprise de constater que les employeurs disposaient d’un grand pouvoir pour fixer les conditions d’emploi, notamment parce que les syndicats n’étaient pas capables de mobiliser leurs membres. La loi n’était pas tant en cause, c’était plus une question d’héritage communiste. Puis est arrivé 2011. Le gouvernement a alors modifié la loi pour satisfaire les investisseurs étrangers dans un contexte où l’UE et la Troïka – le Fonds monétaire international, la Commission et la Banque centrale européenne, ndlr – exigeaient des mesures d’austérité. Bucarest a adopté des lois sur le soi-disant « dialogue social » qui ont sapé toute négociation collective. De fait, pendant un temps, il n’y a eu aucune convention collective nationale. Par ailleurs, les critères d’éligibilité rendaient pratiquement impossible la conclusion d’une convention collective sectorielle couvrant tout le monde. Ainsi, entre 2011 et 2017, seuls les syndicats d’entreprise ayant un taux de syndicalisation supérieur à 50 % pouvaient conclure des conventions collectives, la plupart de ces conventions ayant été négociées par des représentants des employés, et non par des syndicats. Sans surprise, c’est là que l’on a constaté une chute de la couverture syndicale. Et même pour ceux qui étaient couverts, la qualité des conventions collectives posait question.

Des changements ultérieurs ont cependant amélioré la situation…

Oui, l’idéologie politique de la Commission européenne a évolué à partir de 2017 afin de mettre davantage l’accent sur les aspects sociaux. Mais la loi sur le dialogue social n’a pu être modifiée qu’en 2022, lorsqu’un nouvel instrument européen appelé « facilité pour la reprise et la résilience » a été créé afin de pourvoir des fonds pour les transitions verte et numérique. C’est donc en échange de 14 milliards d’euros que la Roumanie a décidé de modifier la loi, ce qui a permis de rétablir de nombreux droits syndicaux fondamentaux. Les critères d’éligibilité pour que syndicats et employeurs négocient des accords ont été abaissés, que ce soit au niveau de l’entreprise, national ou sectoriel. Sur le fond, cela a rendu les choses disons plus sociales. Pour vous donner un exemple… Auparavant, au niveau de l’entreprise, les syndicats n’étaient habilités à négocier une convention collective que s’ils représentaient plus de 50 % de la main-d’œuvre, désormais ce taux est à 33 %. J’ai parlé du rôle de Bruxelles, mais il faut aussi saluer l’exécutif roumain. Prenez le cas de la Hongrie… Budapest a de son côté choisi de ne pas recevoir l’argent de l’UE afin de maintenir sa déréglementation populiste. Voilà pourquoi le salaire minimum y est désormais plus bas qu’en Roumanie, du moins en termes nominal. Le taux de syndicalisation est là-bas d’environ 8 %, contre plus ou moins 20 % en Roumanie. Et la couverture des négociations collectives y est de 20 %, contre 40 % en Roumanie. Bien sûr, il y a vingt-cinq ans, Bucarest pouvait se targuer d’avoir un taux de syndicalisation de l’ordre de 36% ; il demeure néanmoins l’un des plus élevés d’Europe de l’est.

Qu’en est-il de la perception des syndicats par les employés ?

Instaurer de la confiance est un processus graduel qui implique de changer la mentalité des gens à l’égard de leurs représentants. Dans la grande distribution, par exemple, les syndicats ont su faire preuve d’innovation en matière de recrutement, de communication et de fonctionnement démocratique. Dans l’aviation aussi les choses se portent plutôt bien. Par ailleurs, certains nouveaux syndicats parviennent à mieux mobiliser, comme dans l’informatique. À Timişoara, le premier syndicat du secteur est né en 2009 au moment où des employés de la filiale roumaine d’Alcatel-Lucent apprenaient presque par hasard que la société comptait externaliser certaines tâches. Le fait de syndiquer immédiatement plusieurs centaines de personnes a permis d’y mettre un frein. Et cela s’est étendu à tout le secteur via une sorte de fédération. Dans la banque, tout a démarré un peu de la même manière, pour devenir le premier secteur privé à avoir conclu une convention collective sectorielle dès 2011. En conclusion, je dirais que les syndicats sont toujours incontournables pour ce qui est d’avoir une voix collective, et demeurent la plus grande organisation non gouvernementale dans chaque pays. Ils ne sont pas parfaits, mais ils sont sans doute le meilleur moyen dont nous disposons pour lutter contre les autoritarismes. Et c’est à nous tous de les soutenir. Par extension, un autre type d’Europe, plus sociale et plus unie, est sans doute la clé de notre survie face aux guerres, au changement climatique et à une numérisation incontrôlée.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (28/11/25).

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