Entretien réalisé le vendredi 28 novembre dans l’après-midi, par téléphone et en français.
Ionela Băluță est professeure à la Faculté de sciences politiques de l’université de Bucarest et directrice du Centre pour les politiques d’égalité des chances (CPES). Alors que la Roumanie déplore son 55ème féminicide depuis le début de l’année, Ionela Băluță livre son analyse sur les violences faites aux femmes…
Lors de notre précédent échange, en février 2024, vous disiez que « les faits de violence sont trop peu rapportés », et que « les statistiques collectées par les institutions roumaines ne rendent pas compte de la réalité qui est malheureusement bien plus grave ». Presque deux ans après, comment la situation a-t-elle évolué ?
Malheureusement, rien n’a changé, ni dans les définitions, ni dans la collecte des données. Les violences faites aux femmes sont réparties entre différentes lois, certaines relèvent de la loi sur la violence domestique, d’autres de la catégorie « violences graves » ou « homicide ». Il n’existe toujours pas de base unique pour rassembler toutes ces informations et avoir une vision d’ensemble, même sur les faits rapportés. Et, comme partout, beaucoup de violences restent non signalées. Ce statu quo s’explique à la fois par un manque de volonté politique et par des obstacles logistiques. L’année électorale a déplacé les priorités, ces violences ne sont pas forcément considérées comme des dossiers urgents à traiter. Introduire des dimensions féministes dans la prévention et l’intervention suscite des oppositions politiques. Mais il y a aussi des limites techniques ; bases de données incompatibles, logiciels obsolètes, manque de personnel, tout cela est aggravé par l’austérité dans les services publics.
Que pensez-vous du récent projet de loi visant à prévenir les féminicides et violences qui les précèdent ?
L’objet principal de ce projet de loi est en cours d’examen par les ministères et les commissions avant son passage au Parlement. Il vise à introduire une définition claire du féminicide, avec des modifications du code pénal pour sanctionner les agresseurs, mais aussi des changements dans plusieurs lois existantes. Un point important concerne la collecte de données ; l’Institut de sociologie, via l’Observatoire roumain pour l’analyse et la prévention des homicides, devrait centraliser et publier ces informations. Cependant, je ne vois aucun mécanisme de sanction. En Roumanie, ce n’est pas tant la législation qui pose problème, mais sa mise en œuvre. On reste avec des lois et des politiques sur le papier, une logique d’affichage sans suivi ni évaluation. Je suis particulièrement critique sur l’éducation. Il n’existe quasiment aucune formation sur l’égalité de genre, l’éducation sexuelle ou le consentement, ni pour le personnel intervenant dans les cas de violences, ni pour les jeunes. Le nouveau projet de loi propose timidement d’intégrer ces notions dans les programmes scolaires, mais demander quelque chose gentiment au ministère de l’Éducation n’a jamais produit de résultats. Depuis 2002, les obligations légales n’ont rien changé. Sans action sur l’éducation, il n’y aura pas de changement structurel et sociétal.
Quelles raisons sociologiques et/ou psychologiques expliquent l’attitude violente de l’homme vis-à-vis de la femme ? Sans la justifier, évidemment…
Sur le plan psychologique et sociologique, le manque d’éducation est un facteur central. Après 1989, on a observé un renforcement des valeurs traditionnelles et religieuses en Roumanie, accentué depuis 2010, notamment avec le référendum sur la famille et la montée en puissance d’une droite conservatrice. Ces dynamiques favorisent la diffusion de stéréotypes de genre ; la famille traditionnelle, telle qu’elle est notamment dépeinte dans les discours parlementaires, devient un signifiant hégémonique qui relie identité nationale, religion chrétienne, hétéronormativité et rôle maternel pour les femmes. Ces stéréotypes renforcent les violences domestiques et celles faites aux femmes. À cela s’ajoutent la précarité économique et le sous-financement des institutions publiques, qui accentuent le sentiment d’insécurité et la dépendance économique des femmes vis-à-vis de leur partenaire. Cela affecte également l’identité masculine et les rapports de pouvoir au sein du couple. Enfin, cette situation est exploitée par ce que l’on appelle la « manosphère », c’est-à-dire l’ensemble des discours « masculinistes » qui présentent l’émancipation des femmes comme la cause des difficultés économiques et psychologiques des hommes, détournant l’attention des véritables enjeux, notamment l’austérité ou le néolibéralisme, et légitimant un retour à des modèles de masculinité rigides.
Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (28/11/2025).
Note :
Quelques données du centre Filia sur les faits de violence contre les femmes en Roumanie :