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Entretien réalisé le mardi 21 avril dans la matinée, par téléphone et en roumain.


Sur pression de la société civile, le Parlement roumain a adopté fin mars, presque à l’unanimité, une loi pour combattre le féminicide. Une avancée historique sur laquelle se penche Andreea Bragă, coordinatrice de l’activité plaidoyer et recherche en matière de violence de genre pour l’ONG Centrul Filia…

Comment en est-on arrivé à cette loi ?

Les prémices remontent à l’année dernière suite à plusieurs cas extrêmement violents de féminicides. Alors que le concept même de féminicide fait désormais partie des législations d’autres pays européens, nous étions à la traîne. Et comme souvent, ce sont les drames violents qui servent d’électrochocs. En juin dernier, une ancienne participante d’émission de télé réalité de 23 ans a été abattue par son ex-compagnon dans la rue, en pleine journée, lequel s’est suicidé après son acte. Elle tenait sa fille de trois ans par la main et était enceinte de cinq mois. Une relation marquée par des violences répétées. Cela a déclenché une manifestation de grande ampleur, et, pour la première fois, le président roumain a déclaré que les autorités avaient le devoir de faire davantage pour la sécurité des femmes. Il y a aussi eu la mort tragique de la compagne d’Emil Gânj, tuée par ce dernier alors que les services sociaux et la police savaient qu’il l’avait à plusieurs reprises enlevée et agressée. Un an après le meurtre suivi de l’incendie de la maison de sa victime de 23 ans, le meurtrier est toujours introuvable. C’est une honte pour la police roumaine. Ces deux cas, pour ne citer qu’eux, ont entraîné une vague d’indignation qui a conduit Centrul Filia et une cinquantaine d’ONG à interpeller les autorités et à mettre en place des groupes de travail informels rassemblant experts, ONG, mais aussi représentants de plusieurs partis politiques afin de travailler sur un texte. Les diverses situations que vivent ces femmes sont alors remontées à la surface via notamment les ONG qui travaillent sur le terrain.

Que prévoit le texte ?

La loi prévoit déjà des peines plus lourdes pour le meurtre d’une femme. Jusque-là jugé comme un homicide classique, le féminicide sera désormais puni d’au moins 15 ans de prison, voire de la réclusion à perpétuité pour des facteurs aggravants tels que le fait d’exercer un contrôle ou une domination sur la victime, les actes commis pour des motifs liés au genre, au refus de mariage, ou par vengeance après une séparation. Autres avancées : la mise en place de mesures éducatives ainsi qu’une collecte nationale de données statistiques auprès des institutions. De nombreux drames auraient pu être évités si les autorités avaient joué leur rôle en prenant la mesure du phénomène et du danger qu’encourent certaines femmes. Les indicateurs de risque élevé comme les menaces de mort, la répétition, ou l’intensité croissante de la violence ne sont pas bien appréhendés. Sans parler des plaintes qui ne sont pas prises en compte, des dossiers clos sans explications valables ou qui s’éternisent sans motifs réels. Cela crée un climat d’impunité et de peur. Nous observons aussi une hausse des appels aux urgences de la part de femmes. L’an passé, il y en a eu plus de 130 000. Pourtant, il y a très peu de plaintes enregistrées à la police, idem pour les affaires portées devant les Parquets. La route est longue avant qu’une victime ne voit son agresseur traduit en justice.

Changer les mentalités en profondeur, c’est aussi le rôle de ce type de loi…

Oui, évidemment. C’est d’ailleurs vrai aussi concernant les victimes qui, souvent, par peur de représailles ou d’être jugées, gardent le silence. Bien entendu, cela n’aurait pas lieu d’être s’il y avait plus de prévention en amont, et si nos autorités travaillaient mieux. Collecter des données auprès des institutions les contraindra enfin à rendre des comptes, mais aussi à mieux appréhender le phénomène. Des politiques publiques plus cohérentes devraient suivre. Prenez les poursuites pénales pour les cas de viol dans la sphère domestique, trois dossiers sur quatre sont classés ; cette donnée n’étant étayée d’aucune sorte. Certaines choses positives existent déjà, comme le bracelet électronique – opérationnel depuis 2022, ndlr – pour signaler le rapprochement illégal d’une personne dangereuse, mais la mesure est mal appliquée. Mon espoir est qu’il y ait une réelle prise de conscience même si cette loi doit en déranger certains. Car il faut désormais que tout le monde balaie devant sa porte. Ces derniers mois, certains ont paru plus enclins à le faire que d’autres. Nous avons, par exemple, noté des signes d’ouverture dans les rangs de la police qui, depuis, a mis en place une surveillance accrue des situations à risque. Beaucoup moins, cependant, du côté des magistrats qui ont été complètement absents des groupes de travail sur le sujet.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (21/04/26).

Note :

En novembre dernier, nous avions déjà abordé le sujet des féminicides et de la loi pour les combattre – qui n’était alors qu’à l’état de projet – avec Ionela Băluță, professeure à la Faculté de sciences politiques de l’université de Bucarest et directrice du Centre pour les politiques d’égalité des chances : https://regard.ro/ionela-baluta-3/

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