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Entretien réalisé le jeudi 30 avril dans la matinée, par téléphone et en français (depuis Sofia).


La Bulgarie est en passe de tourner la page de cinq années d’instabilité politique, suite à la large victoire de l’ancien président Roumen Radev aux législatives du 19 avril. Mais ce succès s’accompagne de craintes de dérives illibérales et d’un rapprochement avec la Russie. Nouvel éclairage avec Antony Todorov, professeur de sciences politiques à la Nouvelle Université bulgare… 

Comment s’explique le très bon score obtenu par la Bulgarie progressiste, la coalition dirigée par Roumen Radev, qui dispose désormais de la majorité absolue au Parlement ?

Il faut tout d’abord préciser que ce raz-de-marée a eu lieu sur fond de forte mobilisation des électeurs, bien que moins élevée que celle enregistrée en Hongrie quelques semaines plus tôt. Selon moi, lors de ce huitième scrutin législatif organisé depuis 2021, les électeurs bulgares se sont rendus aux urnes avec l’espoir d’aboutir à un gouvernement plus stable et encouragés par les résultats en Hongrie, qui ont montré que les élections peuvent changer quelque chose. Il faut ensuite rappeler les vastes manifestations organisées en décembre dernier contre le gouvernement sortant, des rassemblements sans précédent du fait d’avoir attiré de nombreux jeunes et d’avoir eu lieu non seulement à Sofia mais aussi dans plusieurs autres grandes villes. Les protestataires appelaient à mettre fin à cette corruption systémique incarnée, selon eux, par le parti au pouvoir jusqu’à maintenant, le GERB de l’ex-Premier ministre Boïko Borissov, et par un autre personnage politique controversé, Delyan Peevski. J’ajouterais enfin qu’en tant que président, Roumen Radev a su créer l’image d’une instance qui s’oppose à la corruption.

Vous avez cité la Hongrie, pensez-vous que M. Radev risque d’instaurer un régime illibéral similaire à celui de Viktor Orbán ? Et quid des relations avec la Russie, l’ex-président étant considéré comme prorusse ?

En effet, on évoque parfois cette crainte de dérives illibérales ; on décrit aussi M. Radev comme un possible « Orbán bulgare ». Mais à mon avis, ces peurs sont dénuées de fondement. Par exemple, en termes de politique étrangère, l’ancien président qui, ne l’oublions pas, a été général de l’armée de l’air, s’est certes montré réticent à ce que la Bulgarie envoie une aide militaire à l’Ukraine, mais il ne s’est pas opposé à d’autres formes d’aide. Et je pense qu’il n’utilisera jamais le droit de véto, comme l’a fait M. Orbán, afin de bloquer des décisions de l’Union européenne concernant l’Ukraine. D’aucuns lui reprochent en outre un certain scepticisme envers l’Europe, rappelant sa volonté d’organiser un référendum à la veille de l’adoption de l’euro en Bulgarie, au 1er janvier 2026. Mais ses arguments en faveur de cette consultation étaient liés au fait que le gouvernement sortant n’avait pas préparé le pays au risque d’une flambée de l’inflation suite à l’entrée dans la zone euro. À mon avis, Roumen Radev ressemblera plutôt à Péter Magyar, le vainqueur des élections hongroises. Quant au risque d’instaurer une démocratie illibérale, je veux préciser que M. Radev n’est pas un autocrate. Néanmoins, une telle victoire s’accompagne de risques liés aux pleins pouvoirs dont il jouira s’il n’arrive pas à bien gérer les relations politiques avec les autres partis, et surtout avec la droite libérale, de même qu’avec la société civile afin notamment de lutter contre la corruption. Le risque existe que des gens autour de lui profitent de ces pleins pouvoirs et pensent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Quant aux relations avec la Russie, je crois que la Bulgarie va suivre les décisions que l’Union européenne adoptera vis-à-vis de Moscou, en essayant peut-être de devenir plus active sur le plan diplomatique. Sinon, je ne m’attends pas à un changement radical en termes de politique étrangère.

Quelles seront les priorités du futur gouvernement ?

La Bulgarie ne dispose toujours pas d’un budget pour l’année en cours. Donc, en termes économiques, la priorité sera de faire adopter une loi de finances. Et là, je vois bien des difficultés, car le déficit public est en hausse, tandis qu’il existe de nombreuses revendications sociales que le budget devra prendre en considération. Le futur gouvernement sera donc appelé à une diplomatie économique et budgétaire difficile. L’autre priorité sera d’entamer une réforme de la justice, qui doit commencer par l’élection d’un nouveau Conseil supérieur de la magistrature ; une majorité des deux tiers des députés est requise… Là encore, les négociations du parti de M. Radev avec la droite libérale seront cruciales.

Propos recueillis par Mihaela Rodina (30/04/26).

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