Quel avenir pour la presse locale ? Avec Alex Enășescu, fondateur de la newsletter Iașul Nostru et journaliste chez PressOne…

 

Vous dites que votre newsletter est « un autre type de journalisme local ». À quoi ressemble le journalisme local aujourd’hui en Roumanie ? Et que proposez-vous ?

Je ne voudrais pas faire de suppositions sur ce qui se passe dans d’autres villes de Roumanie, mais à Iași, la presse locale est ancrée dans un modèle des années 1990. En raison de la baisse des revenus, le métier de journaliste s’est massivement « déprofessionnalisé », les meilleurs reporters devant déménager à Bucarest ou chercher des emplois plus stables. Cela rend l’expérience du lecteur qui ouvre un site web local misérable. Les quelques enquêtes qui méritent d’être lues se perdent parmi les communiqués de presse, les scandales politiques et les photos des derniers accidents de la route. C’est une approche déprimante, dominée par des nouvelles négatives, qui fait que les gens se sentent dépassés et se désengagent complètement des sources d’informations locales. Dans le même temps, Iași est une ville dynamique ; d’un centre industriel post-soviétique, elle est devenue un pôle technologique accueillant des géants comme Amazon et Oracle, mais où les autorités locales ne suivent pas le rythme de croissance des initiatives privées. Les histoires sur les personnes qui font de Iași une meilleure ville, qu’il s’agisse d’entrepreneurs, d’artistes ou de propriétaires de café, ont tendance à être ignorées ou traitées de manière superficielle. Or, je pense que les lecteurs ont besoin de telles histoires pour trouver leur place dans la ville où ils vivent, et pour se connecter aux individus, aux lieux et aux organisations qui l’améliorent.

 

Il s’agirait donc d’informer un plus grand nombre de petites communautés soudées ?

Oui. La presse locale a longtemps été une activité rentable. Une ville de province avait généralement un seul quotidien de référence qui détenait un semi-monopole sur le marché local de l’édition. À mon sens, cette époque est révolue. Un article d’actualité ou une interview est aujourd’hui en concurrence avec des produits très sophistiqués tels que les médias sociaux ou les séries Netflix. Mais une publication locale peut devenir pertinente et indispensable si elle s’adresse effectivement à une plus petite communauté d’habitants curieux et engagés.

 

Le journalisme local peut-il être financièrement viable en Roumanie ?

Je suis convaincu que le journalisme local peut devenir financièrement viable, même en Roumanie. De fait, j’ai mis ma carrière entre parenthèses pour démontrer qu’une newsletter locale peut être un format journalistique qui fonctionne. Grosso modo, il existe deux modèles de financement de la presse ; l’un basé sur la publicité, l’autre sur les abonnements payés par les lecteurs. Le modèle basé sur la publicité est très compétitif, car sur 10 euros payés en Roumanie pour de la publicité en ligne, 8 euros vont à Facebook et Google, le reste étant réparti entre des centaines de publications locales et nationales. Il reste donc trois pailles pour sept ânes, pour reprendre les propos d’un responsable d’un groupe de médias. Néanmoins, si vous parvenez à gagner la confiance d’une communauté fidèle de lecteurs, une newsletter locale peut devenir un canal de communication plus direct et plus efficace pour une marque que la promotion sur les réseaux sociaux. La newsletter sur laquelle je travaille est une expérience qui se base sur l’autre modèle, elle est conçue pour tester s’il existe un segment du public prêt à payer pour un journalisme local de qualité. Si un abonné sur dix soutient financièrement une publication locale indépendante, que ce soit par un don ou un abonnement mensuel ou annuel, alors cette publication disposera d’un modèle économique viable.

 

Propos recueillis par Irina Anghel.