Entretien réalisé le mercredi 18 février dans l’après-midi, par visioconférence et en roumain.
Au niveau européen, les historiens estiment que jusqu’à 500 000 Roms ont été exterminés par le régime nazi et ses alliés. En Roumanie, sous le maréchal Ion Antonescu, plus de 25 000 ont été déportés en Transnistrie à partir de 1942. Une histoire encore trop méconnue que rappelle Viorel Achim, historien et chercheur à l’Institut d’histoire Nicolae Iorga de l’Académie roumaine…
Quel rôle l’État roumain a-t-il joué et comment s’est organisée la déportation des Roms ?
La déportation des Roms en 1942 vers la Transnistrie fut une politique mise en œuvre par l’État roumain, sous l’autorité de son gouvernement et de son administration. Contrairement à une idée persistante, les sources historiques ne confirment pas une implication directe de l’Allemagne nazie dans ces décisions. Certes, ces mesures s’inscrivent dans un contexte d’alliance militaire, politique et idéologique entre Bucarest et Berlin, et sous l’influence d’un contexte dominé par le nazisme. Mais, dans les faits, l’initiative et l’exécution relèvent des autorités roumaines de l’époque. Cette politique ciblait deux groupes de la minorité rom : les nomades et une partie des Roms sédentaires. En 1942, plus de 12 000 citoyens roumains classés comme « nomades », soit environ 5 % de la population rom, furent déportés en Transnistrie. Pourtant, nombre d’entre eux possédaient un domicile fixe et ne se déplaçaient que saisonnièrement dans le cadre d’activités artisanales traditionnelles considérées comme essentielles à l’économie locale. Leur déportation a donc reposé sur un critère explicitement ethnique. Le cas des Roms sédentaires diffère. Sur près de 200 000 personnes, environ 13 000 furent sélectionnées et déportées. Cette fois-là, les autorités opérèrent un tri visant les individus « indésirables », c’est-à-dire ceux appartenant à des catégories socialement marginalisées. Cette sélection révèle une politique mêlant discrimination ethnique et stigmatisation sociale.
Comment expliquer que cette période soit restée si longtemps méconnue ou sous-estimée par la mémoire collective et l’enseignement en Roumanie ?
J’ai moi-même pris la mesure de cette réalité au cours de mes études d’histoire à Bucarest. C’est un professeur qui m’a révélé, pour la première fois, ce qui s’était réellement produit en Roumanie pendant la Seconde Guerre mondiale, évoquant à la fois le sort des Juifs et celui des Roms. La révélation fut brutale. Jusqu’alors, mes seules références provenaient d’œuvres littéraires publiées sous le régime communiste qui décrivaient des Roms emmenés vers l’est, au-delà des frontières roumaines, dans les territoires soviétiques. Des récits aujourd’hui reconnus pour leur valeur documentaire mais qui restaient vagues, sans noms, lieux, ni chiffres. Personne n’en parlait. Ce n’est qu’en 1995, plusieurs années après la chute du communisme, que le public roumain a véritablement découvert l’ampleur de la déportation des Roms. Cette prise de conscience tardive tient en partie à la mémoire collective ; les Roms déportés étaient moins nombreux que les Juifs envoyés en Transnistrie, dont le destin était davantage connu, notamment en raison des liens plus visibles avec la communauté juive. À l’inverse, la déportation des Roms est restée confinée à leurs propres communautés, absente des récits familiaux, des programmes scolaires et de la culture dominante. En tant qu’historien, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un oubli spontané, mais d’un tabou entretenu par le régime communiste. Les autorités, soucieuses de préserver l’image du pays, ont encouragé à éviter le sujet. Il serait donc erroné d’y voir une amnésie collective propre aux Roumains. Il s’agit plutôt d’une circulation entravée de l’information.
Qu’en est-il aujourd’hui et quelles sont, selon vous, les répercussions de ce passé sur les communautés roms et la société roumaine actuelle dans son ensemble ?
La déportation des Roms en Transnistrie continue aujourd’hui de produire des effets profonds, notamment dans la relation entre les communautés roms et l’État roumain. Ce crime, commis sous l’autorité de l’administration roumaine de l’époque, a durablement altéré le lien de confiance avec les institutions. Une autre répercussion essentielle concerne l’accès à l’information et la reconnaissance de ce passé. Pendant des décennies, la déportation des Roms est restée largement absente du récit national et de l’enseignement. Ce n’est qu’il y a une dizaine d’années que le sujet a commencé à être intégré aux programmes scolaires. Cette reconnaissance tardive signifie que plusieurs générations ont grandi sans prise de conscience de cet épisode, limitant ses effets sur les mentalités. Si cette évolution marque une étape importante, elle reste récente, et ses conséquences sur la compréhension historique et la reconnaissance publique demeurent encore difficiles à mesurer.
Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (18/02/2026).
Note :
En novembre 2023, nous avons évoqué une première fois le sujet de la déportation des Roms avec le sociologue Adrian Nicolae Furtuna : https://regard.ro/adrian-nicolae-furtuna-2/
Et en mars 2021, toujours avec le sociologue Adrian Nicolae Furtuna, nous avons édité un entretien sur la période d’esclavage subie par les Roms : https://regard.ro/adrian-nicolae-furtuna/