Entretien réalisé le vendredi 27 février dans la matinée, par téléphone et en roumain.
Tudor Chira, secrétaire de l’association Străzi pentru oameni (Des rues pour les gens) et créateur d’un blog consacré au patrimoine architectural, plaide pour des villes agréables à vivre, avec moins de trafic et davantage de respect pour leurs habitants…
À quoi devraient ressembler des « rues pour les gens » ?
À des espaces publics agréables où les piétons se sentent en sécurité, où la qualité de l’air est bonne et les bâtiments plaisants à l’œil ; à des endroits accessibles à tous, aux personnes âgées ou plus vulnérables qu’une ville peu accueillante contraint souvent à rester chez elles. À côté de projets ponctuels, nous visons aussi un changement des mentalités, par exemple afin que les habitants utilisent davantage les transports en commun. Les gens ont d’ailleurs commencé à comprendre qu’on ne peut plus continuer de vivre dans des villes suffoquées par le trafic, en proie à la pollution. À cet égard, je citerais l’exemple de Satu Mare, un modèle à suivre en termes de zones piétonnes, ou encore les villes d’Oradea et de Cluj. En revanche, le sud et l’est du pays sont à la traîne. Notre association a créé une brochure des zones piétonnes de Roumanie qui se propose de stimuler une compétition saine entre les villes et d’offrir un guide des bonnes pratiques permettant aux maires de voir ce qu’ont réalisé leurs confrères, et, le cas échéant, de leur demander des renseignements. Chaque année, nous comptons recenser les rues piétonnes, permanentes et temporaires, en espérant que leur nombre ne cesse d’augmenter, sans que cela pénalise les petits commerces ou prive les mairies de recettes provenant des parkings.
L’année dernière, vous avez demandé aux habitants de la capitale de décrire un « Bucarest possible », soit une ville telle qu’ils la souhaitent. Qu’ont-ils répondu ?
Cette initiative nous a permis d’entrer en contact direct avec plusieurs milliers de Bucarestois et de comprendre davantage leurs besoins. Parmi les sujets d’inquiétude, les transports publics… Par exemple, les gens ne veulent pas que les trajets qu’ils connaissent depuis des années changent lorsqu’une rue devient piétonne. À notre avis, dans ce cas-là, il est en général possible de garder un couloir pour les autobus et de permettre l’accès des voitures des riverains et des véhicules d’approvisionnement, tout en limitant la vitesse, un des problèmes majeurs. D’autres habitants ont évoqué le besoin de pistes cyclables protégées et reliées entre elles. Un autre thème était lié au patrimoine architectural et au besoin de se sentir tel un touriste dans sa propre ville, de se balader dans une rue tranquille et de pouvoir admirer les bâtiments. La conclusion est que nous aimerions davantage notre ville si nous avions le loisir de l’admirer, sans devoir nous frayer un chemin parmi les voitures garées y compris sur les trottoirs.
Sur votre blog, vous écrivez souvent des articles sur Calea Victoriei, une avenue emblématique de Bucarest…
Effectivement, à terme notre association se propose de transformer Calea Victoriei en une artère piétonne permanente, en accord avec le souhait d’un grand nombre de Bucarestois. Cet axe routier est déjà inclus dans le programme « Rues ouvertes » de la mairie de Bucarest – le week-end, du printemps à l’automne, Calea Victoriei est fermée à la circulation automobile, ndlr. Nous aimerions voir ce projet croître d’année en année, sans toutefois que la rue devienne une sorte de foire d’attractions. Un autre projet est de transformer la Place de la révolution, qui n’est aujourd’hui qu’un grand parking, en zone piétonne, et de créer une connexion avec la Place de l’université et le jardin Cismigiu, un trajet où les promeneurs se sentiraient en sécurité. Petite précision… Sachez que Calea Victoriei est actuellement l’une des avenues commerciales les plus chères au monde en termes de loyer. Par ailleurs, selon mon propre décompte, le nombre de chaises des terrasses y est passé de 93 en 2009 à 2658 l’année dernière. Or, il faudrait empêcher que l’avenue soit monopolisée par les cafés et les restaurants, c’est pourquoi nous plaidons pour une diversification des commerces, pour le maintien des galeries d’art, des supérettes… Sinon, la zone en souffrira, car personne ne voudra plus se promener le long d’une espèce de terrasse continue qui n’en finit pas.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (27/02/26).