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Entretien réalisé le mardi 4 novembre dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.


Dan Trifu est vice-président de la Fondation Eco-Civica qui œuvre depuis vingt-trois ans pour l’environnement, le patrimoine urbain et les droits humains. À la veille des élections municipales de Bucarest qui auront lieu le 7 décembre prochain*, il se penche sur les principaux défis sociaux, environnementaux et culturels pour la capitale roumaine…

Sur le plan social, quels sont les besoins les plus urgents à Bucarest ?

La crise du logement social reste une priorité à Bucarest ainsi que dans le reste du pays. Elle ne tient pas seulement à un manque d’infrastructures, mais avant tout à une mauvaise gestion nourrie par la corruption. Bucarest, exposée au risque sismique, serait par exemple incapable d’héberger les sinistrés en cas de catastrophe. Non pas faute de logements, mais faute de logements disponibles ; nombre d’appartements sociaux sont attribués à des bénéficiaires indus disposant de revenus confortables, ou à des propriétaires dissimulés derrière des prête-noms. Cette dérive a des conséquences immédiates. Lors de l’explosion récente due à une fuite de gaz dans un immeuble du quartier de Rahova, la mairie n’a même pas pu reloger provisoirement les habitants touchés, elle a dû louer des appartements ou payer des nuits d’hôtel… Le problème n’est pas l’inexistence d’un parc social, mais bien l’incapacité à le gérer, minée par un népotisme systémique. La situation est tout aussi critique pour les quelque 700 immeubles nécessitant d’être consolidés, dont 400 en urgence. Avec des fonds correctement administrés, davantage d’équipes pourraient intervenir simultanément. Le mandat de Nicușor Dan a permis d’assainir des comptes municipaux plombés par 800 millions d’euros de dettes. Mais cela ne suffit pas à compenser l’absence d’implication civique ; sans un conseil municipal solide et un soutien citoyen face à la mafia immobilière, aucun maire ne peut espérer redresser durablement la situation. La priorité reste donc, encore et toujours, de lutter contre la corruption endémique.

* Des élections auxquelles Dan Trifu participera en tant que candidat indépendant.

Quels sont les grands enjeux écologiques auxquels la capitale est confrontée et quelles mesures vous semblent indispensables pour les années à venir ?

Les données de l’Institut national de la santé l’indiquaient déjà en 1999 ; la pollution atmosphérique avait alors provoqué plus de 11 000 décès en un an à Bucarest. Depuis, la situation s’est aggravée, en grande partie parce que la capitale a perdu la moitié de ses espaces verts, passant de 3000 hectares au début des années 1990 à environ 1500 aujourd’hui. Avec seulement 7,8 m² de verdure par habitant, loin des 26 m² imposés par la loi et des 50 m² recommandés par l’Organisation mondiale de la santé, la ville n’a plus la capacité d’absorber ses propres émissions polluantes. En cause ? Une corruption immobilière persistante, encore une fois, qui a permis des restitutions illégales ou des constructions sauvages au sein même de parcs, jardins et terrains de sport, désormais convoités par des groupes d’intérêt. Le nouveau code de l’urbanisme, actuellement débattu au Parlement, risque même d’autoriser les constructions sur les espaces verts privés, accentuant la crise. Cette disparition du végétal aggrave l’impact d’un trafic automobile déjà responsable de la pollution à hauteur de 60 à 70 %. L’absence de politique concrète, la saturation du métro, et la détérioration des établissements scolaires qui pousse les parents à traverser la ville en voiture pour déposer leur enfant dans une meilleure école sont autant de facteurs qui nourrissent un cercle vicieux. Tant que la corruption continuera de dicter l’aménagement urbain, Bucarest restera incapable de réduire sa pollution, faute d’abord d’espaces verts protégés et accessibles.

Quel rôle la culture devrait-elle jouer dans le développement de la ville ?

À Bucarest, la culture peine à s’imposer face à l’omniprésence des grands centres commerciaux, alors qu’elle devrait être un vecteur d’éducation, de civisme et de cohésion sociale. Théâtres, musées et institutions locales souffrent d’un accès limité et de tarifs élevés, ce qui décourage le public. L’État et les municipalités devraient subventionner, promouvoir et réintégrer l’art dans le quotidien des citoyens, et ce dès le plus jeune âge, afin de former des générations sensibles à leur patrimoine. La protection du patrimoine historique et architectural reste également cruciale. De fait, l’héritage culturel et le patrimoine de manière générale sont eux aussi menacés par l’urbanisation rapide et les intérêts privés. Sans intervention des autorités et sensibilisation de la population, la culture et l’éducation, socles d’une société éclairée, risquent de disparaître derrière la banalisation commerciale et la spéculation immobilière.

Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (04/11/25).

Note :

Notre précédent entretien avec Dan Trifu date de février dernier, nous nous étions alors centrés sur les questions d’urbanisme et le secteur immobilier à Bucarest : https://regard.ro/dan-trifu-2/

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