Entretien réalisé le lundi 3 novembre en milieu de journée, par téléphone et en français.
La Roumanie possède d’importantes ressources parmi les matières premières considérées comme « critiques » au niveau européen. Explications avec Ştefan Marincea, ancien directeur de l’Institut géologique roumain et collaborateur honorifique au département de géologie de l’université de Liège…
Sait-on quelles quantités de métaux rares possède la Roumanie ?
Certains métaux ont été désignés comme « critiques » par la Commission européenne à partir de 2023. Les Chinois, les Australiens et les Américains ont, eux aussi, chacun leur liste. Pour l’Europe, celle-ci comprend trente-quatre métaux, dont quinze sont également considérés comme « stratégiques », plus deux, le cuivre et le nickel, classés comme étant uniquement « stratégiques ». Dans le tas, il y a des terres rares, omniprésentes dans tous les objets de notre vie moderne, dans les téléphones, les batteries, les turbines d’éoliennes, de multiples alliages, dans l’industrie du laser, la liste est très longue. En Roumanie, depuis quelque temps déjà, nous avons une idée de nos réserves, qui mériterait cependant d’être actualisée. Ce qui sera fait l’an prochain, si tout va bien. Citons le cuivre, notamment, mais le pays dispose aussi de ressources considérables de bore, utilisé en particulier dans l’industrie atomique. C’est aussi chez nous – en Transylvanie, en 1782, ndlr – qu’a été découvert le tellure natif dont on se sert aujourd’hui pour les panneaux solaires et qui est toujours présent sur notre territoire en grande quantité. Concernant les terres rares, nous avons trois types de gisements importants, par exemple au village de Jolotca, dans la commune de Ditrău, avec des roches alcalines très riches en néodyme et samarium.
Le pays dispose d’une « Stratégie nationale pour les ressources minérales non énergétiques 2025-2035 », c’est-à-dire ?
Il est indéniable que la Roumanie pourrait avoir un coup à jouer au niveau européen. Prenez le cuivre… Nos gisements de type « porphyry copper » et de cuivre hydrothermal sont bien supérieurs à ceux de la Pologne qui assure 1% de la production mondiale. Sur la liste européenne des 47 projets stratégiques pour les matières premières critiques, trois se trouvent en Roumanie ; il y a le cuivre de Rovina, le graphite de Baia de fier, et le magnésium de Budureasa, à l’ouest du pays, où il y a aussi de la brucite – la forme minérale de l’hydroxyde de magnésium, ndlr. Cette dernière est d’autant plus porteuse qu’en termes de déchets, par réduction chimique, elle ne génère que de l’eau, contrairement à la production de magnésium à partir du carbone de magnésium qui lui engendre du CO2. Son développement permettrait, en outre, de contrecarrer l’hégémonie chinoise qui compte pour 91% de la production mondiale de magnésium. La licence d’exploration a été obtenue, on devrait commencer à forer pour mieux évaluer la masse de minerai. De façon générale, les réserves roumaines pour tous ces métaux sont bien supérieures à celles de nos voisins. Sauf que le déclin de notre industrie minière ne joue pas en notre faveur. Sans oublier le capital qui doit être à la hauteur car, pour porter de tels projets, il faut beaucoup d’argent. À Budureasa, une société américaine a bien compris que le gisement avait un potentiel énorme. Ailleurs, c’est plus délicat. Prenez le cuivre de Rovina, le gisement a déjà été exploré sauf que la société qui le gère, l’entreprise canadienne Euro Sun Mining, n’a pour l’instant pas été capable de lever suffisamment de fonds. Même chose pour le graphite… Salrom, la compagnie nationale du sel qui est aux commandes, ne pourra peut-être pas avancer les centaines de millions de dollars requis.
Le coût écologique de ces projets est-il bien évalué ?
Nous savons qu’une bonne partie de ces projets implique de très grosses carrières et qu’il faudra par conséquent beaucoup replanter suite à la destruction de nombreuses forêts. La loi contraint à replanter sept arbres par arbre retiré. Ce type de projets est évidemment dans le viseur des associations de protection de l’environnement, les compagnies privées devront prendre ces aspects très au sérieux. Personnellement, je m’attends à ce que tout ce potentiel soit exploité. Mais pour cela, il faut revoir le cadre législatif afin de proposer plus de garanties aux investisseurs, et davantage de volonté politique. L’avantage en Europe est que si les exigences environnementales sont beaucoup plus strictes qu’en Afrique, par exemple, le marché est plus porteur car il y a de la demande industrielle. C’est pourquoi les industries des batteries et les acteurs de la tech se mettent aussi à acheter des gisements, cela afin de ne pas être pris de court. Mais pour revenir à votre question, il y a un coût écologique, c’est certain. Tout comme les énergies dites « vertes », les industries alimentant nos besoins numériques sont loin d’être vertes au vu des matières premières qu’elles requièrent et du coût environnemental de leur extraction. À mon sens, l’économie circulaire peut fournir une partie de la solution ; il est nécessaire d’encourager les industries extractives « propres » basées sur des technologies de pointe. Et cela passe notamment par la collaboration avec de bons acteurs. Nous avons commencé à le faire en matière d’armement, il faut poursuivre de la même façon concernant l’industrie numérique.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (03/11/25).