Aller au contenu
REGARD
  • Contribuez
  • Accueil
  • Regard, la lettre
  • Les Albums
  • Son/Image
  • Archives
RO/FR

Entretien réalisé le mardi 4 novembre dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.


Cristian Leonte est journaliste et cofondateur d’Info Sud-Est, média en ligne indépendant de Constanța et la région de Dobroudja. Plusieurs de leurs enquêtes ont été reprises par la presse nationale. Dans cet échange, il évoque l’importance des médias locaux et les enjeux qu’ils représentent…

Comment est né Info Sud-Est et pourquoi ?

Le journal a vu le jour en 2012 et a même connu une version papier jusqu’en 2018. Avant cela, avec ma collègue et cofondatrice Andreea Pavel, nous travaillions dans un autre journal local. Mais nous n’apprécions pas vraiment ce qui était diffusé dans la presse régionale. À cette époque, la ville de Constanța et son département étaient dirigés par deux sociaux-démocrates qui contrôlaient la quasi-totalité des médias et des institutions : Radu Mazăre et Nicușor Constantinescu. Deux individus qui ont été, plus tard, condamnés pour corruption. Il n’y avait pas de presse indépendante, il était donc important pour nous d’avoir un média local libre. Sans une presse locale saine et forte, la presse nationale ne peut pas non plus être crédible ; les deux sont interconnectées. Nombre d’enquêtes et d’articles importants en Roumanie proviennent de la presse locale et sont repris par la presse nationale. S’il n’y avait pas de journalistes locaux qui examinent les budgets, la corruption, les fonds publics, ces sujets n’atteindraient pas forcément le public. Il est donc essentiel d’avoir une presse locale dynamique pour l’intérêt public et le bon fonctionnement de la démocratie à différentes échelles. Aujourd’hui, nous avons cinq journalistes à la rédaction, pas à temps plein certes, mais qui contribuent régulièrement.

Quels sont les principaux défis pour faire vivre un média local indépendant ?

Les défis sont considérables, mais si je devais n’en citer que quelques-uns, ce seraient, en premier lieu, le financement et la capacité de la presse locale et des petits journaux à s’autofinancer. Le financement de la presse en général est déjà loin d’être optimal en Roumanie. Mais en plus de cela, les petits journaux doivent se disputer le marché de la publicité avec les grands quotidiens nationaux, dont beaucoup ont recours à des titres racoleurs, des pièges à clics et de la manipulation. Ils génèrent ainsi un trafic considérable qui intéresse davantage les annonceurs. De plus, les contrats publicitaires, notamment locaux, sont généralement contrôlés par le milieu politique. Par exemple, on vous propose le contrat X en échange de votre silence ou d’articles élogieux sur le politicien Y. C’est une habitude bien ancrée. Il faut alors trouver des sources de financement alternatives, par exemple des dons, des bourses ou des subventions qui sont parfois difficiles à obtenir, surtout dans les petites villes et les zones rurales. L’autre défi est la perte de confiance du public envers la presse. Il faut regagner cette confiance en passant du temps à dialoguer avec notre communauté, lui expliquer notre fonctionnement, comment nous vérifions les faits et comment fonctionne la rédaction. Aujourd’hui, le métier de journaliste ne se limite pas à écrire des articles ; il consiste aussi à créer une communauté, à communiquer avec le public sur son travail. Cela nous prend beaucoup de temps, mais nous le faisons parce que le niveau de confiance est ici extrêmement bas. L’avantage pour un média local est qu’il peut créer du lien facilement. L’inconvénient est que tout le monde vous connaît, et, parfois, c’est compliqué d’aller au restaurant et de se faire regarder de travers parce qu’on a écrit quelque chose de négatif sur quelqu’un ou un politicien. De ce point de vue-là, je pense que la pression est plus forte pour les journalistes locaux.

Vos enquêtes ont-elles eu un impact national voire international ?

Oui. Pour nous, il est très important de voir comment un sujet local peut s’ancrer dans un contexte national ou global. Par exemple, lors de la présidentielle roumaine, nous avions vu comment le candidat Călin Georgescu montait sur TikTok, bien avant le premier tour, et ce grâce aux jeunes stagiaires dans la rédaction qui maîtrisent les réseaux sociaux et les algorithmes. D’ailleurs, c’était précisément notre objectif : intégrer des jeunes à la rédaction afin qu’ils apportent d’autres perspectives. Parmi les autres enquêtes qui ont été reprises à l’international, il y a eu, en 2021, un sujet sur un milliard d’euros alloués au développement et à la restauration du delta du Danube, argent qui a été détourné par des politiciens locaux. Le Parquet européen a ensuite ouvert une enquête, pratiquement la plus importante jamais menée par ce Parquet en Roumanie, et il y a eu des poursuites judiciaires impliquant des hommes d’affaires. Plus récemment, sur un autre sujet qui montre les liens entre le local et l’international, nous avons publié une enquête sur les caméras de surveillance d’entreprises chinoises qui ont été installées en Dobroudja, via des fonds européens. Or, ces caméras pourraient engendrer des problèmes de sécurité, car les deux sociétés chinoises en question sont impliquées dans des scandales d’espionnage industriel et ont été interdites dans certains pays. Cela pose question dans une zone comme la Dobroudja où il y a une base de l’Otan, le port de Constanța, la frontière avec l’Ukraine, la centrale nucléaire de Cernavodă, le terminal pétrolier et gazier de Năvodari… Dans la région, on peut énumérer cinq ou six objectifs stratégiques de l’État roumain et de l’Otan.

Propos recueillis par Marine Leduc (04/11/25).

Navigation de l’article

Publication précédente

Dan Trifu-3

Publication suivante

Victoria Stoiciu-2

REGARD

Contactez-nous :

ASOCIAȚIA REGARD, organisation de droit privé sans but lucratif. Siège social : rue Gheorghe Țițeica nr. 212-214, 3ème étage, salle 2, code postal 014475, secteur 2, Bucarest. Numéro au Registre des associations et fondations : 128/13.12.2016 – Code d’enregistrement fiscal : 36890716.

Droits réservés, Regard 2022–2026

Nous utilisons des cookies pour nous assurer que nous vous offrons la meilleure expérience sur notre site Web. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait.