Entretien réalisé le mardi 11 juin en fin de matinée dans un café à Bucarest, en anglais.
Début juin, la marque de luxe française Louis Vuitton était accusée d’avoir copié une blouse roumaine typique de Transylvanie, ce qui a fait réagir le gouvernement roumain et la presse internationale. À l’origine du scandale, un post Facebook de l’association La blouse roumaine. Éclairage avec sa présidente Andreea Tănăsescu…
Les blouses roumaines, ukrainiennes et d’autres pays de la région ont inspiré de nombreux créateurs. Pourquoi la blouse présentée dans la collection printemps/été de Louis Vuitton « LV By The Pool » est-elle considérée comme de l’appropriation culturelle ?
Dans ce cas précis, il s’agit d’une blouse particulière que l’on retrouve dans des communautés rurales très spécifiques de Mărginimea Sibiului, près de Sibiu. Elle n’existe pas ailleurs. Contrairement à d’autres régions, ces communautés sont très protectrices de leur héritage culturel. Leurs blouses blanches brodées de motifs noirs sont présentes lors de chaque événement important, mariages, célébrations diverses, et portées à tout âge. C’est un marqueur d’identité culturelle qui, sous l’Empire austro-hongrois, permettait de se distinguer des autres peuples, et ces communautés en sont fières. Alors lorsqu’une marque mondiale récupère ce patrimoine culturel, patrimoine avec des règles strictes, pour en faire une copie quasi conforme puis le vendre comme « blouse aux manches ballons », sans mentionner l’origine, c’est effacer cette identité. Ce n’est pas tant une violation de droits d’auteur, mais de culture. Je ne pensais pas qu’en 2024, après toutes ces histoires d’appropriations culturelles et de prise de conscience qui ont marqué l’industrie de la mode ces dernières années, nous allions à nouveau connaître cette situation. Je voudrais toutefois signaler que notre campagne est apolitique, et que nous ne nous reconnaissons pas dans les récupérations qui sont faites dans un but nationaliste. Malheureusement, et je le déplore, la ia, la blouse roumaine, est aujourd’hui associée à des partis nationalistes qui l’ont érigée comme symbole. Pour nous, il s’agit avant tout de respecter un héritage culturel.
Que devraient faire les créateurs pour éviter ces impairs ?
D’abord, reconnaître d’où vient leur inspiration et obtenir le consentement des communautés concernées. En 2017, nous avions déjà lancé la campagne « Give Credit » pour inciter les marques à créditer les artisans roumains. Je pensais que cette campagne aurait une fin, mais elle prend une nouvelle fois tout son sens aujourd’hui. Ensuite, les stylistes devraient participer à ce que j’aime appeler des résidences créatives au sein de ces communautés, de quelques jours à quelques semaines, pour comprendre leur fonctionnement mais aussi leur temporalité. Faire une blouse roumaine prend du temps. Il s’agit d’un processus créatif et méditatif. Ainsi, les créateurs pourraient collaborer avec les communautés et, d’une manière ou d’une autre, leur proposer une compensation. De plus en plus de marques réalisent ce type de projet dans le monde entier. Nous l’avons fait en 2021 avec Fragonard ; leurs créateurs étaient venus en Roumanie et avaient rémunéré les artisans roumains. Je ne pense pas à des sommes importantes, car l’argent peut altérer l’équilibre qui règne encore dans ces communautés, mais pourquoi pas les aider avec des dons pour une école, un musée ou un centre culturel.
Faudrait-il une loi spécifique afin de protéger cet héritage culturel ?
Je ne pense pas. Pour les habits traditionnels, le processus est différent, ce n’est pas comme avec d’autres objets. D’abord, il est difficile d’apposer une appellation d’origine contrôlée ; la blouse n’est pas un salam ou un fromage. Il n’y a pas de recette toute faite pour la blouse roumaine, elle évolue au fil du temps, en fonction des époques. Il y a certes une structure à respecter, mais le processus de fabrication de la ia est très créatif et propre à chacun. Une personne ou une communauté peut rajouter un motif, un élément qui racontera quelque chose de son histoire personnelle, et c’est ce qui en fait toute la beauté. Une loi ou une réglementation limiterait ce processus créatif, il ne serait plus possible d’y apporter des changements. Nous devrions donc laisser ces vêtements traditionnels évoluer selon la décision des communautés traditionnelles. À mon sens, la meilleure solution serait de mettre en place une convention au niveau européen avec une charte pour protéger et reconnaître ce patrimoine, mais sans le figer dans des normes strictes.
Propos recueillis par Marine Leduc.
Note : Sur l’histoire de l’association La blouse roumaine, lire notre premier entretien avec Andreea Tănăsescu (« Regard, la lettre » du samedi 21 janvier 2023) : https://regard.ro/andreea-tanasescu/