Entretien réalisé le lundi 20 avril dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.
Professeur de sociologie à l’École supérieure d’études politiques et administratives (SNSPA) de Bucarest et chercheur au sein de l’Institut de recherches sur les questions touchant les minorités nationales (ISPMN), Remus Anghel se penche sur le racisme anti-rom dans les stades et une xénophobie naissante en Roumanie visant les travailleurs migrants en provenance d’Asie…
Plusieurs matchs de football ont été récemment accompagnés de manifestations racistes, anti-roms, qui ont notamment donné lieu à une plainte déposée auprès du Parquet par deux ONG*. S’agit-il, selon vous, d’un phénomène inquiétant ?
Je ne dirais pas que c’est un phénomène, car de telles manifestations ne sont pas systématiques. Mais il est vrai que les galeries affichent des banderoles racistes, ce qui, malheureusement, n’est pas nouveau. Néanmoins, le Conseil national de lutte contre la discrimination (CNCD) fait son boulot. Si l’on compare la situation actuelle à celle des années 1990 ou 2000, aux insultes racistes que l’on pouvait lire dans certains médias à cette époque-là, on constate que la situation s’est nettement améliorée. À mon avis, la meilleure sanction est celle qui fait changer le comportement des gens, comme une amende qui décourage un automobiliste à dépasser la vitesse légale. Des sanctions ont été infligées aux différents clubs dont les supporters ont affiché des banderoles racistes, mais plus que la sanction en soi, ce qui compte, c’est l’avertissement qui l’accompagne, son rôle dissuasif.
* Les associations Roma for Democracy et Aresel ont porté plainte pour racisme, à la mi-mars, suite aux banderoles anti-roms brandies par les supporters du Dinamo Bucarest lors d’un match contre le Rapid Bucarest. Et le lundi 20 avril, la police a annoncé avoir ouvert une enquête suite aux « messages incitant à la haine et à la discrimination ethnique » affichés la veille, lors d’un match entre Universitatea Craiova et le Rapid.
Des incidents xénophobes ont par ailleurs visé des travailleurs asiatiques, pensez-vous que la xénophobie est en hausse en Roumanie ?
En effet, bien que le nombre de migrants ne soit pas très élevé, ces derniers commencent à devenir l’objet d’une forme de racisme au quotidien. On entend dire qu’il y en a trop, ce qui n’est pas vrai. Il y a certes davantage de travailleurs asiatiques qu’avant, mais on est encore très loin des chiffres enregistrés dans d’autres pays. En Allemagne, par exemple, il y a des villes où les migrants représentent 40% de la population. La Roumanie n’est pas marquée par une forte immigration. Or, faire de la présence de personnes issues d’autres zones géographiques un sujet de controverse est inquiétant. Car les migrants, tous comme les Roms, représentent une chance pour la démographie de ce pays étant donné la forte baisse de la population, notamment dans les zones rurales et les petites villes. Alors que la natalité est en baisse dans toute l’Europe, les différents pays seront plutôt amenés à livrer bataille pour attirer des migrants. En tant que société, nous devons soit apprendre à vivre à côté de personnes issues d’ethnies différentes, soit nous habituer à l’idée que nous ne serons bientôt plus que 15 millions d’habitants. Il s’agit là de questions cruciales que personne ne pose. Les autorités devraient expliquer les avantages de l’immigration, en termes aussi bien économiques que démographiques. Selon moi, nous devons tous apprendre la leçon de la tolérance. Il existe de nombreuses études qui montrent que le racisme anti-rom est profondément enraciné dans le comportement de la majorité ; les formes de discrimination sont évidentes en Roumanie, plus que dans les pays d’Europe de l’ouest.
Trouvez-vous que la réaction des autorités face aux différentes manifestations xénophobes est adéquate, suffisante ?
Ce double phénomène, immigration et racisme anti-migrants, en est à ses débuts, on n’assiste pas, à ce stade, à un rejet généralisé au sein de la population. Il est donc trop tôt pour dire si la réaction des autorités est adéquate. Nous nous trouvons dans une sorte de creuset où l’on est en train de décider du type d’attitude à adopter envers les migrants. Le débat n’est pas encore mûr, il ne comporte pas de positions claires, bien que les acteurs politiques aient commencé à tester le terrain. Je souhaiterais entendre davantage de voix dire que nous avons besoin de migrants. Pour aider les gens à se former une opinion, on devrait entendre les arguments des deux côtés, car écouter un seul point de vue ne sert à rien, comme cela arrive actuellement en regardant telle ou telle autre chaîne de télévision ; cela ne fait que conforter les gens dans leurs opinions. On évoque souvent le retour des émigrés roumains, mais même si cette tendance existe, elle n’aboutira pas à résoudre notre problème démographique. Le nombre de ceux qui reviennent en Roumanie n’est pas énorme, tandis que les politiques publiques promises par certaines formations politiques pour encourager ces retours sont difficiles à mettre en œuvre.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (20/04/26).