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Entretien réalisé le vendredi 17 avril dans la soirée, par téléphone et en roumain.


Face à la crise énergétique actuelle, le recours au nucléaire est toujours plus en discussion. Décryptage de la situation en Roumanie avec Otilia Nuțu, analyste en politiques publiques dans le domaine de l’énergie chez Expert Forum…

La Commission européenne prépare un plan visant à réorienter sa politique énergétique. Où se situe la Roumanie à cet égard ?

Après la crise énergétique de 2022 due notamment au déclenchement de la guerre en Ukraine, et aujourd’hui la guerre en Iran, il y a effectivement ce sentiment d’urgence qui nous pousse à nous affranchir complètement des combustibles fossiles et à trouver des solutions alternatives. L’évolution naturelle consiste, d’une part, à accélérer la transition verte, et, d’autre part, à diversifier les sources de combustibles fossiles. Néanmoins, ce dont nous nous rendons compte aujourd’hui, c’est que cela ne suffit pas. Il ne sert à rien de diversifier si, au final, la plupart des fournisseurs de pétrole et de gaz se trouvent dans des pays aux régimes instables, autoritaires et en proie à des conflits. À mon sens, la solution consiste à électrifier tout ce qui peut l’être et à décarboner l’électricité, qui est la plus facile des énergies à décarboner de toutes. Maheureusement, nous – la Roumanie, ndlr – restons ancrés dans nos vieux problèmes ; nous sommes totalement incapables de nous détacher de ce que nous savons faire jusqu’à présent. En d’autres termes, nous nous appuyons sur le fait que nous avons du gaz en mer Noire, et tout le monde vaque à ses occupations en imaginant que ce gaz sera disponible pour l’éternité. Mais la quantité de gaz dont nous parlons en mer Noire n’est pas immense ; dans le meilleur des cas, en prenant comme critère notre consommation actuelle, elle ne pourra subvenir à nos besoins que pendant environ dix ans.

Il est depuis longtemps question de l’extension des capacités de production de la centrale nucléaire de Cernavodă. Un projet est en cours pour les réacteurs 3 et 4. Comment voyez-vous la situation ?

La construction des réacteurs 3, 4 et 5 est à l’ordre du jour depuis les dernières années du régime communiste. L’extension a fait ensuite l’objet de discussions plus sérieuses entre 2005 et 2009, période durant laquelle un consortium d’entreprises très expérimentées dans le domaine s’était effectivement constitué. Il existait par ailleurs une demande industrielle en énergie assez importante avant la crise de 2008. Après, nous avons tergiversé de toutes les manières possibles. Nous avons d’abord déclaré que nous comptions garder 51 % des actions de la centrale, alors que nous n’avions les moyens d’en acquérir que 21 %. Ensuite, nous avons commencé à discuter avec les Chinois, puis avec les Américains. Et maintenant, nous réalisons des études et sollicitons des conseils. Bref, je n’ai pas l’impression que le projet avance vraiment. D’un autre côté, sans être opposé à l’énergie nucléaire, je ne peux m’empêcher de constater que la technologie dans le domaine des énergies renouvelables a énormément évolué. En d’autres termes, les calculs sont aujourd’hui tout à fait différents de ce qu’ils étaient il y a cinq ou dix ans. Les batteries se sont également beaucoup modernisées. Concrètement, la question se pose désormais de savoir si l’énergie solaire et l’éolien peuvent fonctionner en continu, à condition de disposer d’une capacité de stockage suffisante. Il existe d’ailleurs d’autres technologies de stockage en dehors des batteries, et si nous regardons autour de nous, à l’échelle de la planète, nous constatons que les investissements dans les énergies renouvelables progressent très rapidement. Dans le nucléaire, c’est moins le cas.

En admettant que les nouveaux réacteurs se concrétisent, quelle pourrait être la capacité de production maximale de la centrale de Cernavodă ? Et quel serait son impact sur la consommation énergétique du pays ?

Un réacteur a une capacité d’environ 700 mégawatts. Avec deux réacteurs, Nuclearelectrica – la société d’État qui exploite la centrale de Cernavodă, ndlr – produit environ 10 à 15 % de la consommation d’électricité actuelle, ce qui signifierait un supplément de 5 à 7 % pour chaque nouveau réacteur. Cependant, nous avons une multitude d’autres problèmes. Le réseau de transport est déjà saturé ; si l’on ajoute deux réacteurs, ce qui représente 1400 mégawatts, il faudra aussi le repenser. D’autant que l’énergie est produite à l’est, et devra donc être transportée vers l’ouest – Cernavodă est située au sud-est du pays, à environ 70 km de Constanța, ndlr. Pour l’instant, il n’y a qu’une seule ligne de transport. Imaginez qu’il arrive quelque chose sur cette ligne… Par ailleurs, étant donné que notre réseau énergétique est déjà « réservé » pour les réacteurs 3 et 4, bien qu’ils tardent à se construire, aucun autre type de raccordement n’est envisageable. À mon sens, il serait beaucoup plus sûr d’avoir des capacités de production plus petites, et situées plus près des consommateurs. Et puis n’est-il pas risqué de mettre tous ses œufs dans le même panier ? Il est tout à fait imaginable que suite à une sécheresse, le Danube ne donne plus assez d’eau pour refroidir les réacteurs. C’est une chose d’arrêter 10 % de la production d’électricité du pays, c’en est une autre de stopper 20 %. D’autant qu’en période de sécheresse, les autres centrales hydroélectriques ne fonctionnent pas très bien non plus.

Propos recueillis par Carmen Constantin (17/04/26).

Note :

En novembre dernier, nous avions interrogé Otilia Nuțu sur la création d’autoroutes énergétiques reliant l’ouest à l’est de l’Europe : https://regard.ro/otilia-nutu-3/

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