Entretien réalisé le mardi 2 décembre 2025 dans la matinée, dans les bureaux de Energy Policy Group à Bucarest, en roumain.
Fin 2025, nous nous étions penchés sur les problèmes de chauffage à Bucarest et les réparations du réseau thermique*. En complément, Mihnea Cătuţi, directeur du think tank Energy Policy Group, revient sur les solutions possibles pour un système plus efficace et moins coûteux en énergies fossiles…
Dans la capitale, des réparations ont lieu sur tout le réseau de chauffage grâce à des fonds européens. Cela sera-t-il suffisant sur le long terme ?
Il faudrait aller plus loin. Le réseau reste surdimensionné par rapport aux besoins de Bucarest, et nécessite donc un entretien constant et coûteux. Idéalement, il devrait fonctionner à une échelle beaucoup plus réduite pour être plus efficace, sans grandes centrales thermiques au gaz naturel qui fonctionnent à plein régime à l’ouest de la ville pour que la chaleur atteigne le sud. Il faudrait penser à des systèmes plus petits réservés à des quartiers et non à l’ensemble du réseau. Ces systèmes pourraient être basés sur les énergies renouvelables, notamment en utilisant la chaleur produite par les eaux usées, ou la géothermie, en particulier au nord de Bucarest où la nappe phréatique est très riche. Mais avant cela, les centrales thermiques existantes doivent être réhabilitées, idéalement en utilisant des combustibles plus propres. Il n’y a pas de solution miracle, l’idée serait plutôt de mettre en place une combinaison de solutions.
* Entretien avec Adela Ciudoescu, directrice de la Compagnie municipale Termoenergetica de Bucarest (CMTEB) : https://regard.ro/adela-ciudoescu/
Constatez-vous qu’au niveau politique les mentalités vont dans ce sens ?
Pour le moment, pas vraiment, car l’infrastructure appartient à différentes entités. Le réseau de distribution, les canalisations, sont la propriété d’une société qui dépend de la municipalité, Termoenergetica (CMTEB, ndlr). Quant aux centrales thermiques qui produisent la chaleur, elles appartiennent à Elcen, c’est-à-dire au ministère de l’Énergie. Il est donc très difficile d’obtenir une convergence politique entre la municipalité et le gouvernement, d’autant que ces deux institutions sont rarement représentées par les mêmes partis et les mêmes forces politiques. Par ailleurs, le prix du chauffage est subventionné, il équivaut à moins de la moitié du coût total, ce qui est normal notamment vis-à-vis des ménages les plus vulnérables. Aucun politique n’a intérêt à le doubler. Mais il en résulte une sorte d’impasse où personne ne peut ou ne veut agir. La municipalité doit beaucoup d’argent à Elcen, et elle n’arrive pas à honorer ses paiements. À son tour, Elcen a des dettes envers le fournisseur de gaz, une entreprise privée distincte. Ces dettes en chaîne bloquent toute action politique. Seule une unification du système pourrait résoudre le problème, mais cela ne peut se faire qu’au niveau du gouvernement. À cela s’ajoute la corruption… À chaque moment charnière où une décision politique doit être prise, des pots-de-vin peuvent être potentiellement extorqués par ceux qui sont nommés politiquement. De fait, un procès est actuellement en cours contre l’ancien directeur d’Elcen – ce dernier est visé depuis cet été par une enquête du Parquet anticorruption ; il est accusé d’avoir reçu des milliers d’euros de pots-de-vin pour le compte d’une entreprise privée, ndlr. Cette combinaison de conflits d’intérêts à tous les niveaux de l’administration, et la corruption, encore très répandue, font qu’il est difficile de trouver des solutions viables à court terme.
Vous dites que si le consommateur payait le prix réel, la facture finale serait encore plus élevée. Serait-il possible de réduire ce coût sans subventions publiques ?
Il existe des exemples dans le pays où la situation s’améliore. À Râmnicu Vâlcea, un industriel a pris en charge la production d’eau chaude. À Oradea, le système fonctionne bien parce que le réseau et les capacités de production ont été réhabilités. Il y a déjà une production d’eau chaude géothermique et une très grande partie des foyers sont raccordés à ce réseau. Les sources de production sont plus efficaces et les coûts plus bas. La subvention municipale en devient minime. C’est donc possible mais, encore une fois, de nombreux problèmes restent à résoudre, tant sur le plan économique que politique, et ce à différents niveaux de l’administration.
Propos recueillis par Marine Leduc (02/12/25).