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Entretien réalisé le jeudi 15 janvier en milieu de journée, par téléphone et en roumain.


Alors que Bucarest vient de valider une aide de 50 millions d’euros à destination de l’Ukraine, à quoi se destine cette somme et comment les Roumains appréhendent-ils le soutien à l’égard de leur voisin ? Réponses avec Marin Gherman, professeur de science politique à l’université de Suceava, originaire de Cernăuţi et également journaliste…

D’où vient l’argent que le gouvernement roumain octroie à Kiev et comment va-t-il être utilisé ?

Il vient du contribuable roumain. Il est destiné au dispositif financier connu sous le nom de Prioritised Ukraine Requirements List (PURL) qui regroupe les contributions des États membres de l’OTAN pour fournir des équipements, notamment militaires. Kyiv discute très précisément avec les pays impliqués afin d’exprimer ce dont il a besoin sur le terrain. Concernant cet argent, mais aussi les mécanismes d’aide précédents, on observe toutefois un manque de transparence de la part du gouvernement roumain qui s’abrite derrière l’impératif de la sécurité nationale. D’après moi, c’est une erreur. Il faudrait discuter de façon plus ouverte de ces éléments et expliquer aux Roumains à quoi sert ce financement. Les gens savent peu de choses, qu’il y a des réfugiés, mais c’est à peu près tout. Ce n’est pas assez et c’est un facteur de fragilité alors que, paradoxalement, il y a de quoi être fier de ce qui a été accompli. Et je ne fais pas seulement référence aux aspects logistiques. Je dirais que la Roumanie s’en sort avec un huit sur dix, c’est plutôt bien. Par ailleurs, il n’y pas eu de fermeture de frontières ou de manifestations pour s’opposer au soutien à l’Ukraine. Avec la République de Moldavie et la Pologne, la Roumanie a été aux avant-postes de cette aide. Imaginez si elle n’avait pas joué le jeu en refusant le transit d’armes, de céréales et de bien d’autres choses. Il y a juste un déficit de communication sur tous ces aspects. Lorsque je travaillais pour le journal Libertatea, j’ai par exemple été surpris d’apprendre du commandant en chef de l’armée ukrainienne que la Roumanie a financé la prise en charge de militaires ukrainiens actifs dans le Donbass. Nos officiels se cantonnent à évoquer des sommes d’argent sans donner de détails, ce n’est pas très judicieux en termes de stratégie politique. De là peuvent aussi naître des interprétations erronées.

Au-delà des équipements militaires, de quoi l’Ukraine a et aura-t-elle besoin dans un avenir proche ?

De beaucoup de choses, mais je dirais avant tout d’infrastructures et d’un réseau de transports rénové. Bucarest a d’ailleurs annoncé la modernisation, via un financement européen, des points de frontière entre les deux pays, avec l’ouverture de nouveaux corridors afin de favoriser les flux d’équipements militaires mais aussi économiques. Pendant longtemps, la reconstruction a été uniquement appréhendée dans une logique post-conflit. Or, les besoins sont déjà là puisque le pays est constamment bombardé. Kyiv a aussi besoin d’aide en matière de défense anti-aérienne et sur le plan énergétique ; il lui faut des transformateurs, des câbles… Chaque jour, leurs capacités énergétiques sont touchées, beaucoup de gens vivent sans électricité. De ce point de vue, la Roumanie est très utile mais aussi la République de Moldavie, d’autant que les Moldaves en particulier savent comment fonctionne un pays de l’ex-espace soviétique. Bref, ces deux pays ont des atouts, et ils peuvent aussi en tirer profit pour eux-mêmes en s’affirmant davantage sur le plan géostratégique.

L’envoi de troupes en Ukraine semble par contre exclu…

Effectivement. De fait, le gouvernement roumain demeure discret aussi à ce sujet, il semble ne pas vouloir faire de vague. Mais encore une fois, il faudrait, à mon sens, plus de transparence. Sur les dix-huit derniers mois, Kyiv a davantage mis en avant la Roumanie pour son soutien. Certes, ce n’est sans doute pas bon signe pour l’Ukraine car cela traduit, au passage, un certain désengagement du côté américain. Quoi qu’il en soit, Bucarest devrait adopter une autre stratégie en sortant davantage du bois, et en expliquant clairement ce qu’il se passe, les risques mais aussi les bénéfices pour la Roumanie. À défaut, nous pourrions nous retrouver avec de plus en plus de citoyens qui estiment que nous n’avons pas à nous impliquer dans ce conflit. Pour l’instant, la plupart des Roumains ont bien compris qu’il était dans leur intérêt que l’Ukraine ne tombe pas afin de ne pas se retrouver avec un ennemi historique à leurs frontières. Bucarest doit s’affirmer dans cette architecture stratégique internationale en pleine reconfiguration. Cela permettrait de mieux appréhender les risques et que l’opinion publique soit pleinement convaincue de l’intérêt de l’aide à l’Ukraine. La présence des Ukrainiens sur le territoire roumain reste un sujet sensible, alors qu’ils ont des compétences, veulent travailler, consomment ; ils représentent une ressource. La Roumanie doit apprendre à être un pays d’accueil, elle a tout à y gagner.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (15/01/26).

Note :

Notre précédent entretien avec Marin Gherman date de mars 2024, il portait sur la minorité roumaine en Ukraine : https://regard.ro/marin-gherman/

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