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Entretien réalisé le vendredi 2 octobre dans la matinée, par téléphone et en anglais (depuis Sofia).


Économiste et professeur à l’université de Sofia, Krassen Stanchev analyse la crise démographique que traverse la Bulgarie et son impact sur le marché du travail…

Comment s’explique le fort déclin de la population bulgare ?

Depuis 1989, la Bulgarie a perdu environ 1,8 million d’habitants – soit un cinquième de sa population, ndlr –, en raison notamment de l’émigration. La première vague, la plus forte, a été enregistrée en 1989 lorsqu’environ 350 000 membres de la minorité turque ont quitté le pays pour protester contre la décision des autorités communistes de l’époque d’imposer des noms bulgares à cette communauté. Cela a porté un coup dur à l’économie ; une partie d’entre eux sont néanmoins revenus par la suite. Puis, au milieu des années 1990, de nombreux Bulgares ont émigré, poussés par l’hyperinflation qui sévissait dans le pays. Depuis 2019 toutefois, cette tendance a été inversée et le nombre de personnes qui se sont installées en Bulgarie, des individus en âge de travailler pour la plupart, est aujourd’hui trois fois plus élevé que celles qui ont émigré. Néanmoins, les chiffres restent très bas. Il y a ensuite la question de la natalité. En remontant dans le temps, on constate que c’est en 1961 que la Bulgarie a connu son taux de croissance de la population le plus élevé, soit 0,96%. Puis l’indicateur a commencé à chuter, en raison notamment de la libéralisation de l’IVG (Interruption volontaire de grossesse, ndlr). Résultat : pendant de très nombreuses années, nous avons enregistré davantage d’avortements que de naissances – bien qu’interdites vers la fin des années 1960, les IVG ont continué à être pratiquées de manière illégale pendant le communisme, ndlr. Ce n’est qu’après 1998, avec la hausse du niveau de vie, que les Bulgares ont cherché à agrandir leurs familles ; le taux de natalité est alors reparti à la hausse. Il est aujourd’hui le plus élevé parmi les pays de l’Union européenne – devant la France, ndlr –, même si le seuil de remplacement de la population n’a pas encore été atteint. Un autre facteur à prendre en considération est l’espérance de vie ; celle-ci a progressé dans toute la région après la Seconde Guerre mondiale, jusque dans les années 1960, avant de stagner pendant plusieurs décennies. Ensuite, après 1990, fruit de la liberté nouvellement acquise et d’une plus grande responsabilité vis-à-vis de la santé, l’espérance de vie a repris sa progression. Chez nous, elle a fortement augmenté entre 2005 et 2019, compensant les années de stagnation. Mais par la suite, la mauvaise gestion de la pandémie de Covid 19 et des fonds alloués à la santé nous a fait chuter jusqu’en bas du classement de l’UE. En 2021, par exemple, le taux de mortalité en Bulgarie était similaire à celui enregistré en 1918. Bien qu’elle figure au-dessus de la moyenne européenne pour le nombre de médecins et d’hôpitaux par habitant, la Bulgarie déplore l’un des taux de mortalité évitable les plus élevés de l’UE, la prévention n’étant pas suffisamment mise en avant au sein de notre système de santé.

Quel impact cette situation a-t-elle sur l’économie ?

Le principal défi pour l’économie est lié au taux de remplacement des générations, particulièrement bas. Actuellement, les Bulgares âgés de 65 ans et plus représentent environ 22% de la population, tandis que les enfants et adolescents de 15 ans et moins ne comptent que pour 6%. De fait, la Bulgarie connaît le déficit de main-d’œuvre le plus accentué en Europe. Seule l’Ukraine déplore un déficit plus important.

Quelles solutions voyez-vous ?

À mon avis, l’une des solutions serait de modifier le code du travail afin d’encourager les retraités à rester actifs, ce qui permettrait de combler en partie ce déficit. Déjà, ces dix dernières années, le taux de nouvelles embauches parmi les personnes âgées de plus de 65 ans a augmenté plus rapidement que dans les autres tranches d’âge. Je mentionnerais ensuite l’importance des cours de formation et la reconversion des employés. Si, en Europe, 17% des personnes âgées de 50 ans et plus suivent de telles formations, en Bulgarie ce taux se situe à peine à 1,2%. En revanche, la Bulgarie a enregistré des progrès importants en ce qui concerne les NEETs – jeunes âgés de 15 à 29 ans sans emploi, sans études et sans formation, ndlr –, réduisant leur nombre de moitié, de 27% à 13%, au cours des cinq dernières années. Plus généralement, la situation démographique pourrait s’améliorer si les autorités mettaient en place des politiques ciblées au lieu de se contenter d’une rhétorique alarmiste. Et il n’y a pas de mystère, seul le bon fonctionnement et la stabilité de l’économie permettront aux individus et aux familles de se projeter et de planifier leur avenir.

Propos recueillis par Mihaela Rodina (02/10/26).

Notes :

Des sociétés « en proie au vieillissement »… Comme en Roumanie où des « asiles de la terreur » avaient été découverts durant l’été 2023, la Bulgarie a récemment connu un scandale lié à des hospices insalubres :

https://regard-est.com/bulgarie-ce-que-le-scandale-des-maisons-des-horreurs-dit-dune-societe-en-proie-au-vieillissement

Étude comparative des démographies de la Bulgarie et de la Roumanie :

https://georank.org/population/bulgaria/romania

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