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Entretien réalisé le lundi 19 octobre dans l’après-midi, par téléphone et en anglais (depuis Belgrade).


Igor Bandović, directeur du groupe de réflexion Bezbednost, analyse les enjeux des élections législatives anticipées qui se déroulent ce dimanche en Serbie…

Quelles sont les principales forces en présence pour le prochain scrutin ?

Deux camps s’affronteront : le SNS (Parti progressiste serbe au pouvoir dirigé par l’ancien président aux dérives autocratiques Aleksandar Vučić, qui a démissionné en septembre et brigue le poste de Premier ministre, ndlr), et la Liste des étudiants (mouvement étudiant issu des vastes manifestations ayant suivi l’effondrement du toit de la gare de Novi Sad qui a fait 16 morts en novembre 2024, ndlr). Selon les sondages d’opinion, nous assisterons à une course serrée entre ces deux forces ; il est difficile de faire des prédictions quant aux résultats. Si la liste des candidats du SNS est menée par M. Vučić, celle des étudiants comprend notamment des professeurs, des membres du milieu académique, donc des personnes plutôt inconnues du grand public. Et pour cause… Par le passé, dès qu’un membre de l’opposition gagnait en notoriété, la propagande du régime ne reculait devant rien pour le discréditer. D’un autre côté, nous nous attendons à un taux de participation élevé qui pourrait atteindre 70 %. Tout dépendra beaucoup du jour du vote lui-même car, comme vous le savez sans doute, en Serbie les élections ne sont malheureusement pas libres et menées correctement. Les scrutins précédents ont été marqués par de nombreux incidents, des cas présumés d’achat de votes ou d’intimidation des électeurs. Il est donc difficile de prévoir l’impact de telles irrégularités sur le résultat final. Les deux camps ont présenté ces élections comme une question de vie ou de mort ; elles interviennent sur fond de polarisation extrême de la société. Tandis que le parti au pouvoir promet la stabilité et la croissance, la Liste des étudiants estime que l’existence même de la Serbie est en jeu, le pays risquant de tomber entre les mains de la mafia.

Quel rôle ont joué les médias dans la campagne électorale ?

Les médias sont contrôlés à 90 % par le gouvernement, ce qui fait que le terrain de jeu est inégal. Le mouvement des étudiants n’a pu présenter son programme électoral que sur les deux seules chaînes de télévision indépendantes. Mais un facteur nouveau pourrait changer la donne : cette fois, les jeunes sont attendus en grand nombre aux urnes, et ces derniers ne suivent pas les médias traditionnels, ils s’informent notamment sur internet et les réseaux sociaux. Toutefois, il ne faut pas oublier que les personnes âgées de 65 ans et plus, au nombre d’environ 1,5 million (sur un total de 6,5 millions d’inscrits, ndlr), regardent les chaînes contrôlées par le gouvernement et voteront sans doute pour le parti au pouvoir.

Quels seront les défis pour le futur gouvernement ?

Les défis seront nombreux mais très différents, selon qui remportera le scrutin. Si l’opposition l’emporte, le principal défi sera la transition du pouvoir qui ne sera pas facile vu les déclarations de certains responsables du SNS. Je citerais ensuite l’urgence à réparer les dommages infligés par le gouvernement sortant et à renforcer l’état de droit. Si, par contre, le parti au pouvoir l’emporte, un défi important sera l’élection présidentielle qui devrait avoir lieu avant la fin de l’année suite à la démission de M. Vučić (qui ne pourra pas se représenter après avoir exercé deux mandats consécutifs, ndlr). Il s’agira d’une tâche difficile pour le SNS qui tentera de consolider son pouvoir après deux années de protestations massives dans la rue. Là encore, nous nous attendons à des mesures autocratiques, des candidats du parti au pouvoir ayant menacé de représailles les étudiants, les universités et la société civile dans son ensemble. Cela nous fait redouter une situation comparable à celle de la Géorgie en 2024. Il sera aussi intéressant de suivre les réactions des acteurs internationaux, dont l’Union européenne, les États-Unis, la Russie et la Chine. Sur ce point, il faut préciser que la question de l’entrée de la Serbie dans l’UE n’a pas représenté un sujet de débat durant la campagne, cela pour diverses raisons. Pour le SNS, parce que l’UE a perdu patience en ce qui le concerne suite à ses actions de ces derniers mois, dont l’organisation de funérailles officielles pour le criminel de guerre Ratko Mladić*, et à son incapacité, voire manque de volonté, à mener à bien les réformes exigées. Dans l’autre camp, étant donné que l’entrée dans l’UE est souhaitée par 30 % des Serbes à peine, la Liste des étudiants préfère ne pas en parler pour tenter de séduire un plus grand nombre d’électeurs, au-delà donc de ces 30 %. Seul un petit groupe de partis d’opposition plaide pour une intégration rapide, et en cas de victoire du mouvement étudiant, cette plateforme pro-européenne devrait s’y allier pour faire avancer le dossier. Selon moi, ces élections représentent la dernière chance pour tenter de changer le gouvernement après 14 ans de pouvoir du SNS. Il y a beaucoup de similarités avec la situation en Hongrie (dont l’homme fort Viktor Orbán a subi une défaite historique en avril après 16 ans au pouvoir, ndlr). En l’absence d’un tel changement, je crains un scénario négatif, similaire à celui que nous avons en Biélorussie, en Turquie ou en Géorgie. J’espère que cela ne sera pas le cas.

Propos recueillis par Mihaela Rodina (19/10/26).

* Lire notre précédent entretien du 14 septembre sur les obsèques de Ratko Mladić : https://regard.ro/Srdjan-Cvijic-3/

Note :

En complément, écouter l’émission Cultures Monde de France Culture du mardi 20 octobre « De la rue aux urnes, les étudiants serbes vers la victoire ? » (58 minutes) :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/cultures-monde/de-la-rue-aux-urnes-les-etudiants-serbes-vers-la-victoire-3726746

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