Entretien réalisé le mercredi 22 avril en fin d’après-midi, par téléphone et en roumain.
Après un premier entretien fin 2022 consacré aux jeux d’argent, Eugen Hriscu, psychiatre et expert en matière d’addictions, analyse cette fois-ci la consommation d’alcool en Roumanie…
Avec 17,1 litres d’alcool pur par an et par habitant, la Roumanie affiche la plus forte moyenne au monde*. Comment l’expliquez-vous ?
Culturellement, nous sommes un pays où l’on a beaucoup bu, parfois jusqu’à l’ivresse. Le folklore roumain regorge de références qui banalisent l’abus d’alcool. Il existe donc une pression culturelle, nous sommes comme encouragés à boire, à laquelle s’ajoute une pression commerciale. La Roumanie autorise très largement la publicité pour l’alcool, et l’industrie productrice d’alcool bloque toute tentative de limiter la consommation. Il y a beaucoup de promotions sur les boissons, du type « payez une bouteille, vous en recevrez deux », on vend de l’alcool dans les stations-service, on en vend à toute heure, et on en vend même aux jeunes de moins de 18 ans, bien que la loi l’interdise. Nous n’avons malheureusement pas de politique efficace pour empêcher les adolescents de boire, et les études montrent que 80 % des moins de 18 ans, des mineurs donc, consomment de l’alcool. Pire encore, nous détenons un triste record au sein de l’Union européenne, celui de la consommation jusqu’à l’ivresse. Il y a ensuite un autre aspect problématique : en Roumanie, on manque d’une véritable politique de santé publique. Ce que nous avons, c’est une gestion des maladies et des malades. Nous attendons que les gens deviennent alcooliques, développent une cirrhose, se retrouvent à l’hôpital, et ce n’est qu’alors que nous essayons de les soigner. 80 %, voire 90 % des patients qui attendent une greffe du foie à l’Institut Fundeni sont d’anciens alcooliques, ou des gens qui ont abusé de l’alcool. On manque aussi d’une infrastructure médicale capable de détecter précocement l’abus d’alcool et d’intervenir rapidement.
Quel type d’alcoolisme prédomine en Roumanie ?
L’alcoolisme est un terme courant, pas un concept médical. Les problèmes liés à l’alcool s’inscrivent dans un continuum de gravité. Par exemple, un jeune de 19 ans qui boit jusqu’à l’ivresse, prend le volant et provoque un accident n’est pas alcoolique au sens d’une dépendance chronique, mais il a manifestement un problème avec l’alcool. Puis vous avez la consommation quotidienne de quantités constantes, comme le font les personnes d’âge mûr qui boivent en fin de journée pour se détendre. Le problème est que certaines d’entre elles finissent par boire plusieurs verres, voire des bouteilles. Enfin, il y a la consommation chronique, celle des personnes qui ont besoin de boire de l’alcool dès le matin. De ce point de vue, les Roumains ne se distinguent pas des autres pays. Ce qui nous distingue, c’est le fait que nous consommons de l’alcool en de très nombreuses occasions, et surtout dès le plus jeune âge. Les chiffres publiés par l’Assistance sociale de Bucarest (DGASMB, ndlr) en 2025, qui concernent la population mineure de la capitale, sont éloquents : 36 % de ces jeunes ont commencé à consommer de l’alcool avant l’âge de 13 ans, 36 % boivent de l’alcool chez eux, et 30 % ont déjà reçu de l’alcool de la part d’un membre de leur famille. Et ce, alors que nous savons que toute consommation d’alcool avant 15-16 ans est associée à un risque de dépendance à l’alcool à l’âge adulte quatre à cinq fois plus élevé que si cette consommation commence après 18-19 ans. À l’heure actuelle, chez les mineurs, les pourcentages de consommation d’alcool sont devenus très proches entre les garçons et les filles. On peut donc s’attendre, dans les cinq à six prochaines années, à une augmentation massive de la consommation d’alcool chez les filles. Ce phénomène est notamment lié à la pression marketing très forte exercée par l’industrie. Nous voyons des publicités pour toutes sortes de boissons sucrées et colorées, ou pour des spiritueux moins caloriques que le vin ou la bière.
Comment faire pour décourager la consommation d’alcool ?
Il y a beaucoup de choses à faire. En tant que médecin et depuis 25 ans que je travaille dans ce domaine, je n’ai jamais vu le ministère de la Santé faire quoi que ce soit concernant les addictions, qu’il s’agisse d’alcoolisme ou de tabagisme ; le pourcentage d’adolescents qui fument ou vapotent a déjà atteint 50 %, un chiffre que nous n’avions jamais connu auparavant. À l’heure actuelle, en Roumanie, personne ne fait quoi que ce soit de concret pour protéger la santé des jeunes. À cause de l’abus d’alcool, un décès sur quatre en Roumanie chez les hommes de moins de 25 ans est causé par un accident, une chute, un événement violent, une conduite en état d’ivresse, etc. Nous avons besoin d’une stratégie, de mesures visant à réduire l’accès à l’alcool. Il faut décourager la publicité, multiplier les contrôles chez les distributeurs, augmenter les prix… Beaucoup diront que si nous augmentons les prix, la consommation d’alcool produit illégalement augmentera. D’après ce que j’ai pu constater, les Roumains ne produisent plus autant d’alcool chez eux pour leur propre consommation, bien qu’il existe toujours une production d’alcool non déclarée. On voit sur tous les marchés des gens qui vendent des bouteilles de țuică avec des étiquettes écrites à la main. Il faudrait également renforcer la prévention dans les écoles et les hôpitaux. Les médecins devraient évaluer en permanence la consommation d’alcool de leurs patients afin d’identifier les cas à un stade précoce. Et, bien sûr, nous avons besoin de traitements contre la dépendance. Aujourd’hui, le ministère de la Santé roumain paie 20 000 euros par patient pour un traitement à l’eskétamine contre la dépression, dont les résultats sont plus que modestes. En revanche, il ne rembourse pas le traitement à la naltrexone, qui coûte actuellement environ 300 lei et qui est le seul traitement dont l’efficacité dans la réduction de la consommation d’alcool a été démontrée.
Propos recueillis par Ioana Stăncescu (22/04/26).