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Entretien réalisé le vendredi 14 mars dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.


Artiste contemporain de renommée internationale, Dan Perjovschi est notamment connu pour ses dessins engagés. Dans ce nouvel échange, il évoque l’impact du contexte actuel sur son art…

Comment la situation géopolitique actuelle vous influence-t-elle ? Elle vous donne de l’inspiration ou pèse plutôt sur votre travail ?

Mon travail puise son inspiration dans l’actualité sociale et politique. Mais vu ce qu’il se passe actuellement dans le monde, il y a des jours où j’aimerais mieux qu’il ne se passe rien… Néanmoins, j’essaie de rester optimiste et de considérer que, d’une certaine façon, les événements récents pourront aussi engendrer de bonnes choses. Par exemple, favoriser un sursaut de l’Europe. Contraints par le contexte actuel, les Européens pourraient se rassembler et se ressaisir en réaffirmant une vision plus limpide de leur avenir. Alors qu’aux États-Unis, le terme de « techno-fascisme »* a émergé. C’est une expression difficile à comprendre et à accepter. D’autant qu’en décembre dernier, à la Jane Lombard Gallery de New York, j’ai pu mener un troisième projet sur la démocratie et les élections américaines.

* Article de The New Yorker (26/02/25) sur le sujet (en anglais).

Qu’avez-vous envie de dire à vos compatriotes ?

Je suis pour une société libre où chacun trouve sa place, sans distinction de religion, d’identité ou de critères esthétiques. Et j’estime qu’il est de mon devoir de placer à nouveau le curseur sur certains mots et concepts que nous avons malheureusement fini par considérer comme vides de sens. J’ai récemment été invité à Timişoara pour dessiner sur un tramway des messages sur la démocratie et la liberté à l’occasion du 35ème anniversaire de la Proclamation de Timişoara. Je pense que lorsque nous parlons de liberté, il est très important de parler aussi de responsabilité. En tant qu’artiste, vous avez la responsabilité de réfléchir soigneusement avant de dessiner quelque chose si vous ne voulez pas risquer de faire du mal ou de déranger certaines personnes. Cependant, je remarque que dans le monde libre d’aujourd’hui, il y a de plus en plus de sujets que nous ne pouvons pas aborder ou sur lesquels nous n’avons pas le droit de rire. Ce n’est pas de la censure mais une sorte d’autocensure ; nous ne pouvons plus nous concentrer uniquement sur notre art, il faut aussi faire attention aux effets qu’il peut provoquer. Plus généralement, je ne peux pas défendre le pays avec mes dessins, évidemment. Mais je peux contribuer à approfondir certaines idées, et, aussi, à rassembler les gens. Il est intéressant de noter qu’en roumain le mot « ensemble » (împreună, ndlr) inclut le mot « je » (eu, ndlr), c’est-à-dire l’Union européenne. La place de la Roumanie est au sein de l’Europe, j’essaie de le montrer à travers mes dessins, sans créer de haine ni de division. Simplement de la profondeur et de la compréhension.

Qu’est-ce qui vous fait le plus peur en ce moment ?

Je ne sais pas s’il s’agit de peur, mais plutôt d’une sorte d’amertume d’en être arrivés là, trente-cinq ans après la révolution, et à ce point vulnérables. Je trouve sidérante la facilité avec laquelle les gens peuvent être dupés et manipulés. Tout comme je trouve déconcertantes les idées que certains peuvent croire. Nous parlons d’un électorat qui a au moins terminé le collège, même si je crains que cela ne soit plus une garantie d’esprit critique. Après tout, qui oblige les gens à s’informer sur TikTok ? Personne. Ils pourraient tout aussi bien s’informer depuis d’autres sources. Par ailleurs, je suis parfaitement conscient que la guerre en Ukraine et la politique américaine actuelle vont entraîner une augmentation des budgets de défense, ce qui va, bien sûr, diminuer considérablement les financements pour la culture et les arts. L’Occident va réduire le financement de la culture, et, personnellement, je dépends de ces projets à l’étranger qui sont mon gagne-pain. Par extrapolation, cela me fait penser qu’il est probable que dans le contexte actuel, les pays européens se concentrent davantage sur leurs propres artistes, et que l’art aussi devienne davantage nationaliste.

Propos recueillis par Ioana Stăncescu (14/03/25).

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