Entretien réalisé le vendredi 2 octobre dans la matinée, par téléphone et en français (depuis Sofia).
Après les législatives d’avril, la Bulgarie s’apprête à élire son prochain président le 25 octobre. Tour d’horizon du contexte et des forces en présence avec Boriana Dimitrova, sociologue à la tête d’Alpha Research, l’un des principaux instituts bulgares de sondages et d’études d’opinion…
Comme en Roumanie, le président bulgare n’a pas autant de prérogatives qu’un Premier ministre. Quels sont donc les enjeux de cette présidentielle ?
Il y a deux enjeux principaux. Le premier est de maintenir une orientation résolument européenne pour le pays, notamment de soutenir l’Ukraine dans sa lutte contre l’agression russe. Certes, comme vous le dites, le président bulgare n’a pas beaucoup de prérogatives, sauf concernant la politique externe où il a pas mal de pouvoir. Le prochain scrutin est d’autant plus important qu’en avril dernier, le parti Bulgarie progressiste nouvellement formé par l’ex-président Roumen Radev a gagné une majorité absolue au Parlement*. Depuis, la vice-présidente de ce même parti, Iliana Iotova, assume et exerce les fonctions de président du pays, et elle est en première position dans les sondages pour le prochain mandat. Or, Radev et Iotova suivent une même ligne, peut-être pas forcément anti-européenne mais un peu plus eurosceptique, et plus favorable à la géopolitique vue depuis Moscou et à accepter certaines de ses conditions. De fait, si la Bulgarie se retrouve avec un Premier ministre et une présidente de la même famille politique, il y a un risque d’affaiblissement de l’orientation fermement européenne du pays. Le deuxième enjeu est donc de maintenir l’équilibre du pouvoir. C’est un sujet qui est très discuté pendant cette campagne, à savoir si tous les pouvoirs seront concentrés au sein de la même famille politique. Bien que son rôle sur le plan interne ne soit pas très important, le président peut faire contrepoids ; par exemple, en posant son véto dans la promulgation de certaines lois.
* Lire notre entretien du 30 avril avec Antony Todorov, professeur de science politique à la Nouvelle Université bulgare : https://regard.ro/antony-todorov-5/
Quels sont aujourd’hui les principaux sujets discutés dans la campagne ?
La ligne géopolitique est importante car, comme je viens de le mentionner, cela fait partie des prérogatives du président. Toutefois, elle est discutée dans les débats et les interventions dans les médias, mais pas forcément dans les rencontres avec la population. Le deuxième sujet, même s’il ne rentre pas dans les pouvoirs du président, est la direction économique et les préoccupations liées au coût de la vie, vu la hausse des prix et de l’inflation. La raison de cette hausse est principalement liée à l’augmentation actuelle des tarifs du carburant, mais les discours populistes font aussi souvent le lien avec l’entrée dans la zone euro le 1er janvier dernier, ce qui renforce l’euroscepticisme. Un troisième sujet, également crucial, est la sécurité nationale étant donné que le président est à la tête de l’armée. Il y a beaucoup de questionnements sur l’armement et la sécurité en mer Noire, sans oublier les deux guerres en Ukraine et en Iran. La Bulgarie est-elle capable de garantir toute seule sa sécurité nationale ? Le pays est certes membre de l’OTAN, personne ne le remet en question, il y a toutefois quelques divisions sur la direction à prendre ; soit préserver une politique plus neutre, plus équilibrée avec la Russie, soit se montrer plus ferme et suivre d’abord les obligations qu’implique être membre de l’OTAN.
Quel est le bilan du gouvernement Radev depuis son installation il y a six mois ?
La stabilité est appréciée par les citoyens, nous avons eu neuf élections au cours des cinq dernières années… – huit élections législatives et une présidentielle, ndlr. La population était épuisée par la fragmentation et les coalitions gouvernementales instables. Néanmoins, le gouvernement Radev est affaibli par une méfiance grandissante, notamment générée par la situation économique. Quand le gouvernement a été formé, les promesses tournaient autour de la lutte contre l’oligarchie et de l’amélioration du niveau de vie de la population. Sur le premier point, nous ne pouvons pas encore établir de bilan car cette lutte nécessite des réformes qui prennent du temps, surtout concernant le système judiciaire. Pour le second, la crise pétrolière qui s’amplifie touche directement les Bulgares, ce qui renforce le mécontentement. Le risque pour Mme Iotova serait que ce mécontentement grandissant envers le gouvernement se reporte sur elle. Pas tant par un vote de protestation, mais plutôt par une forte abstention. La participation électorale lors d’une présidentielle a généralement été plus faible en Bulgarie que pour les législatives, et elle s’annonce encore plus en baisse pour l’élection à venir.
Propos recueillis par Marine Leduc (02/10/26).
Note :
Selon un sondage publié début octobre par Alpha Research, seuls 37 % des Bulgares interrogés sont susceptibles d’aller voter. 41,9 % souhaiteraient s’abstenir car « déçus par la politique », tandis que de 25,6 % estiment qu’aucun candidat ne les représente. Iliana Iotova est en tête avec 44,5% des intentions de vote, suivie de Andrey Gurov (indépendant, pro-européen) avec 26,1%. Source : https://alpharesearch.bg/