Aller au contenu
REGARD
  • Contribuez
  • Accueil
  • Regard, la lettre
  • Les Albums
  • Son/Image
  • Archives
RO/FR

Entretien réalisé le mercredi 7 octobre dans la matinée, par téléphone et en roumain.


L’Empire ottoman a dominé les pays roumains pendant près de 500 ans. Mais de quel type de domination s’agissait-il ? Marian Coman, spécialiste de la Valachie médiévale, conférencier à la Faculté d’histoire de l’université de Bucarest et chercheur à l’Institut d’histoire Nicolae Iorga de l’Académie roumaine, revient sur cette longue période historique souvent simplifiée…

Par quel biais les relations roumano-ottomanes sont-elles abordées en Roumanie ?

La plupart d’entre nous se souviennent des cours d’histoire à l’école s’appuyant sur une historiographie de plus d’un demi-siècle, voire d’un siècle. Ce paradigme continue d’irriguer notre système éducatif, lequel met l’accent sur la constitution et la construction de la nation roumaine par le prisme de la lutte contre les Ottomans, que l’on qualifie au passage de manière simpliste et déformante de « Turcs ». Pour l’historiographie, ces « Turcs » ont ainsi été l’un des ennemis par excellence face auxquels s’est construite la nation roumaine. Il s’agit en somme d’une histoire de confrontation. Sauf que, en parallèle, pour les historiens-chercheurs, cette perception a considérablement évolué au cours des dernières décennies autour de la remise en question du cadre géographique mais aussi du cadre chronologique. Par cadre géographique, il faut comprendre que la Roumanie étant un État relativement jeune, chacune de ses régions possède sa propre histoire avec l’Empire ottoman. Par ailleurs, l’un des changements majeurs réside dans le fait que loin d’être l’ennemi par excellence, l’Empire ottoman a en réalité été l’un des facteurs de cohésion de ces provinces. En d’autres termes, ces dernières se sont rapprochées à mesure qu’elles ont été intégrées à l’Empire. Prenez la Valachie et la Moldavie qui étaient assez différentes ; après plusieurs siècles de coexistence au sein de l’Empire, elles sont devenues beaucoup plus proches. Le deuxième changement concerne la chronologie, souvent perçue comme un tout homogène du 15ème au 19ème siècle, alors que les relations roumano-ottomanes n’ont pas été linéaires. La Transylvanie a connu la période la plus courte sous domination ottomane, entre 1540 et 1699, soit environ 150 ans. La différence est donc significative par rapport à la Valachie et à la Moldavie qui ont été sous la coupe ottomane pendant 500 ans. Attention, cela ne veut pas dire que ces 150 années n’ont pas compté. C’est même pendant que la Transylvanie était vassale de l’Empire ottoman que Mihai Viteazul parvint à réunir pour la première fois les trois provinces roumaines sous une seule autorité.

Comment caractériser ces relations ?

Il faut distinguer au moins trois niveaux de lecture : le politico-militaire, le socio-économique, et le culturo-religieux. Pour ce qui est du politico-militaire, nous évoquions la dimension conflictuelle mais, là encore, résumer 500 ans à cinq batailles est réducteur. Il y a eu une véritable collaboration entre les provinces roumaines et les Ottomans. Prenez Mihai Viteazul ; ce qui n’est pas raconté en classe, c’est qu’après avoir déclenché la révolte, il a maintenu des relations diplomatiques avec le sultan. Il a même demandé à ce que celui-ci reconnaisse sa souveraineté sur la Transylvanie et a reçu une double investiture, pour la Transylvanie en son nom et pour la Valachie au nom de son fils, Nicolae Pătrașcu. Par conséquent, même un personnage que nous considérons comme un héros anti-ottoman est on ne peut mieux intégré dans le monde ottoman. Il en va de même pour Vlad Tepeș, autre héros national, figure vue comme anti-ottomane qui parle couramment le turc et connaît parfaitement les coutumes ottomanes. Au final, l’histoire roumano-ottomane concerne avant tout des médiations transfrontalières, trans-religieuses et trans-politiques, lesquelles sont bien plus intéressantes que la simple dimension conflictuelle. Au niveau économique, le tribut a connu de très fortes fluctuations au cours de ces 500 ans de domination. Il s’est d’ailleurs accompagné d’une monétisation de l’économie de la Valachie et de la Moldavie, et dans une bien moindre mesure de la Transylvanie où, grâce aux villes déjà en plein essor, le développement économique était bien plus important. Le fait que les villages et les paysans devaient se procurer de l’argent pour payer le tribut les obligeaient à s’intégrer dans une économie de marché. L’argent circulait, et l’akçe – ancienne monnaie en argent de l’Empire ottoman, ndlr – a été la principale monnaie dans les pays roumains pendant toute cette période. L’histoire de l’intégration économique des pays roumains ne se résume donc pas à une simple pression fiscale, même si cette dernière a clairement fait partie de cette histoire. D’autre part, ne perdons pas de vue qu’il ne s’agit jamais d’un duel binaire opposant les seigneurs des pays roumains aux sultans ottomans ; il y avait de très nombreux prétendants au trône ainsi que plusieurs factions différentes à la cour du sultan qui tentaient par tous les moyens fiscaux et politiques de prendre le dessus sur une autre faction. Un jeu très complexe qu’il est plus judicieux d’appréhender comme une lutte entre factions trans-impériales plutôt qu’entre États.

Quid des liens culturels, religieux, et bien sûr linguistiques ?

C’est peut-être la dimension la plus occultée. Par exemple, on évoque beaucoup aujourd’hui les liens religieux des pays roumains avec le Mont Athos, avec Jérusalem, avec Constantinople, ou encore avec Antioche, en oubliant de préciser que ces liens se sont développés au sein de l’Empire ottoman. Car tous ces chrétiens sont à l’époque des chrétiens ottomans, et ce n’est qu’en replaçant le christianisme des pays roumains au sein de l’Empire ottoman que nous pouvons comprendre certaines choses qui, à première vue, peuvent sembler paradoxales. Ainsi, la plus ancienne chronique sur l’histoire de la Valachie a été rédigée en arabe. Pourquoi ? Parce que des chrétiens arabes venaient en Valachie et consignaient cette chronique. L’un des fondateurs de la langue roumaine n’est autre que le métropolite Antim Ivireanul, né en Géorgie. Pourquoi ? Parce que les Géorgiens sont eux aussi des chrétiens ottomans. Cette appartenance commune facilite le développement d’une identité religieuse et du christianisme ottoman au sein de l’Empire. Là encore, il s’agit d’une histoire que les historiens nationalistes ont laissé de côté, préférant parler d’autres concepts visant à occulter les Ottomans. Même chose avec l’héritage linguistique qui est important mais dont on parle peu parce qu’il va à l’encontre du paradigme classique. La pénétration de tant de mots turcs dans le roumain démontre une cohabitation et une fluidité, des liens quotidiens et un rapprochement. Or, ces aspects ne sont malheureusement toujours pas réinterprétés dans l’enseignement scolaire actuel.

                                                                        Propos recueillis par Benjamin Ribout (07/10/26).

Navigation de l’article

Publication précédente

Boriana Dimitrova

Publication suivante

Mircea Kivu-3

REGARD

Contactez-nous :

ASOCIAȚIA REGARD, organisation de droit privé sans but lucratif. Siège social : rue Gheorghe Țițeica nr. 212-214, 3ème étage, salle 2, code postal 014475, secteur 2, Bucarest. Numéro au Registre des associations et fondations : 128/13.12.2016 – Code d’enregistrement fiscal : 36890716.

Droits réservés, Regard 2022–2026

Nous utilisons des cookies pour nous assurer que nous vous offrons la meilleure expérience sur notre site Web. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait.