Entretien réalisé le mardi 15 septembre en milieu de journée, par téléphone et en roumain.
Le 11 août dernier, le site d’investigation Snoop a révélé que le Service roumain de renseignements (SRI) avait formé des professeurs afin d’identifier les élèves potentiellement susceptibles de devenir terroristes. Explications avec Nicoleta Fotiade, présidente de Mediawise Society, association spécialisée dans l’éducation aux médias*…
Qu’avez-vous pensé des révélations de Snoop concernant l’implication du SRI au sein des écoles ?
Je n’avais jamais rien entendu de tel jusqu’à cet article des journalistes du média indépendant Snoop. Je suppose donc que c’est la première fois, même si rien n’est à exclure. D’après moi, c’est au ministère de l’Éducation de fournir une réponse à cette affaire. Et plus largement, étant donné qu’il s’agit d’une initiative principalement financée par l’Union européenne via le Fonds pour la sécurité intérieure, j’y vois un lien avec le contexte actuel, à savoir la désinformation, les guerres hybrides, le terrorisme, etc. Cependant, il est légitime de se demander en quoi former un nombre important de professeurs – plus de 1100 lors de la première phase du programme, ndlr – à la surveillance des élèves « à potentiel terroriste » et à en informer le SRI fait vraiment sens dans un pays comme le nôtre. Cela me fait surtout penser que la Roumanie est un pays avec un passé communiste-dictatorial où la culture de la délation reste très prégnante. Autre interrogation : pourquoi consacrer du temps et de l’énergie à un tel programme dans un contexte scolaire par ailleurs en souffrance ?
* Nous vous l’avions présentée une première fois en novembre dernier à travers l’émission « Le micro du soir » de RFI Roumanie : https://regard.ro/nicoleta-fotiade/
Se pose également la question de la transparence autour de ce projet Previsio ; le SRI et le ministère de l’Éducation n’ont guère communiqué sur le sujet…
C’est toute la culture institutionnelle de notre pays qui manque de transparence, d’où la façon dont le programme Previsio a été élaboré. Mais cela peut aussi être une stratégie intentionnelle du type « mieux vaut en dire le moins possible pour ne pas risquer de dire des bêtises ». Ce qui serait en soi une erreur puisque la sortie de l’article de Snoop a généré, à juste titre, de nombreux questionnements. Quoi qu’il en soit, il appartient au ministère de l’Éducation de rendre des comptes sur ce programme, d’autant que le contexte au sein de ce secteur est particulièrement délicat, notamment en matière de formation des professeurs. De nombreux signaux sont inquiétants : les résultats aux tests PISA, le pourcentage d’analphabétisme fonctionnel qui dépasse 50%… Sans parler des problèmes émotionnels des enfants. Les professeurs devraient plutôt œuvrer à créer un espace d’apprentissage propice aux interactions au lieu de mettre l’accent sur comment surveiller les élèves pour ensuite les signaler aux services de renseignements. Tout cela est plus que bizarre et tend à transformer l’école en un endroit où règne la culture de la suspicion au lieu d’être un espace à visée pédagogique. Et puis de quelle manière la relation élèves-professeurs en sera-t-elle altérée ? Le ministère de l’Éducation aurait dû se poser la question de l’impact d’un tel programme et justifier son choix.
Plus que de prévenir le terrorisme, peut-être faudrait-il davantage prévenir la diffusion des idées d’extrême droite qui sont davantage ancrées dans la société roumaine…
Oui, en effet. Mais un programme de prévention en ce sens suppose de mettre l’accent sur l’éducation civique afin de saisir la manière dont l’extrémisme affecte la démocratie et les libertés ; c’est tout autre chose, il s’agit d’une intervention structurelle, de fond. Ce qui s’est passé en Grande-Bretagne il y a dix ans en atteste, et ils en ont tiré les enseignements. Là-bas, le programme Prevent permettait aux professeurs d’identifier les comportements extrémistes puis de les rapporter. Et cela a été un échec cuisant car, bien entendu, les élèves musulmans se sont retrouvés visés. Dans l’enquête Snoop, un professeur ayant participé à la formation Previsio a relaté qu’on leur avait expliqué qu’il fallait repérer les élèves qui s’isolent, modifient leur tenue vestimentaire, se font tatouer…. Or, il s’agit là de comportements normaux chez un adolescent ; c’est le moment où il se cherche et traverse toutes sortes d’états émotionnels. Au lieu de dialoguer avec lui, il faudrait le surveiller car il va peut-être devenir un terroriste… C’est aberrant. On devrait surtout introduire davantage de méthodes liées à la flexibilité cognitive et à l’échange de points de vue divers, des méthodes interactives et participatives. Mettre l’accent sur la surveillance des élèves met à mal cet espace fragile au sein duquel pourraient être abordés des sujets sensibles voire tabous que les jeunes n’abordent pas avec leurs parents. Faire en sorte qu’ils se sentent en sécurité pour s’exprimer est précieux. Quoi qu’il en soit, et pour tempérer, mon expérience dans les écoles roumaines et auprès des professeurs me fait aussi penser que ces derniers connaissent bien leurs élèves et en sont relativement proches. En dépit de ce programme Previsio, je pense que la majorité des enseignants demeurent bien du côté de leurs élèves et non pas contre eux.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (15/09/26).