Entretien réalisé le lundi 14 septembre dans l’après-midi, par téléphone et en français (depuis Bruxelles).
Le politologue Srđjan Cvijić, du groupe de réflexion Belgrade Centre for Security Policy, analyse les répercussions au sein de la société et de la vie politique serbes du décès fin août à La Haye de l‘ex-chef militaire des Serbes de Bosnie, Ratko Mladić, condamné à la perpétuité par le Tribunal pénal international (TPI) pour génocide et crimes de guerre commis dans les années 1990…
Comment les Serbes ont-ils réagi à la mort de Ratko Mladić, enterré avec les honneurs militaires ?
Je commencerais par dire qu’avant la nouvelle de sa mort, Mladić n’était pas un sujet qui préoccupait les Serbes. Il s’agit donc d’un non sujet, qui sera vite oublié. Ceci dit, la plupart des Serbes ne considèrent pas Mladić comme un criminel de guerre, conséquence de la propagande du pouvoir en place depuis 2012, mais aussi de cette fausse impression, très profondément ancrée, selon laquelle seuls des Serbes auraient été condamnés – suite aux guerres des années 1990, ndlr*. « Pourquoi pas eux et seulement nous ? », c’est ce que j’entends tout le temps de la part de Serbes qui estiment que ces condamnations sont profondément injustes. Même s’ils ne défendent pas le génocide de Srebrenica**, nombre de gens placent la culpabilité de Mladić dans un contexte général. La mort de ce dernier a par ailleurs été instrumentalisée politiquement par le régime de Belgrade. Nous sommes en pleine campagne électorale – des législatives anticipées auront lieu le 25 octobre, ndlr –, ce qui fait que, à droite notamment, on monte en épingle tous sujets à connotation symbolique susceptibles de consolider la base électorale du parti du président Aleksandar Vučić, un nationaliste anti-occidental. Je dirais que cela fait aussi partie d’un projet politique lancé dès le retour des nationalistes au pouvoir en 2012 qui consiste à répéter à l’envi aux Serbes que le reste de l’Europe et du monde pense que nous sommes un peuple génocidaire, discours totalement faux. Cela s’était déjà passé avant les élections locales de 2024 lorsque, suite à une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le génocide de Srebrenica, le gouvernement serbe avait mené une campagne sous le slogan « Nous ne sommes pas un peuple génocidaire », alors que personne ne l’avait mentionné. Vučić lui-même a changé de position au gré de ses intérêts politiques et électoraux ; si en 2014, à Berlin, il a fait son mea culpa pour ses discours et ses actions pendant les années 1990, on voit désormais clairement que ses remords n’étaient pas sincères.
* Alors qu’un tribunal spécial pour le Kosovo établi à La Haye a également condamné, le 16 septembre, l’ex-président Hashim Thaçi à 25 ans de prison pour des crimes de guerre commis par la guérilla kosovare contre les forces serbes, toujours lors des guerres de l’ex-Yougoslavie des années 1990. (Ndlr)
** Le 11 juillet 1995, les forces serbes de Bosnie ont pénétré dans la ville de Srebrenica, où elles ont abattu 8000 hommes et adolescents musulmans. (Ndlr)
Quel est donc le sentiment des Serbes vis-à-vis des guerres des années 1990 ?
Entre 2000 et 2012, la Serbie a fait un vrai travail : extradition à La Haye de plusieurs dirigeants politiques et militaires recherchés par le TPI, procès de criminels de guerre… Il y a eu une vraie volonté de la classe politique de l’époque de discuter avec les Serbes de ce qui s’était passé dans les années 1990. Je me souviens, par exemple, qu’en 2005 la vidéo de l’exécution de mineurs de Srebrenica a été diffusée sur la chaîne nationale à une heure de grande écoute, tout le monde a pu la regarder afin que plus personne ne puisse nier les faits. Après, la propagande du régime actuel a œuvré pour effacer tout ça, et aujourd’hui, beaucoup de jeunes notamment sont influencés par cette propagande concernant une période qu’ils n’ont pas vécue. Ma conviction profonde est que les Serbes ont honte de leur rôle dans ces événements. Chacun essaie de se rapporter à ces événements à sa façon ; certains les nient, d’autres en parlent, mais la plupart veulent juste oublier les années 1990 et qu’on n’en parle plus.
Bruxelles a critiqué la « glorification » de Ratko Mladić par le pouvoir serbe, rappelant que cela pouvait nuire au processus d’adhésion à l’UE. Ce risque existe-t-il ?
La Serbie est aujourd’hui dirigée par un gouvernement autoritaire tandis que l’État est sous le joug de la clique au pouvoir. La Serbie ne ressemble à aucun des autres pays candidats. Mais si tous ces éléments n’ont jusqu’ici pas conduit Bruxelles à agir, ce ne sera pas la mort de Mladić qui va changer les choses. Les rapports entre l’UE et la Serbie vont continuer à être dominés par des considérations géopolitiques ainsi que par cette croyance très naïve selon laquelle la Serbie de Vučić souhaiterait se rapprocher de l’Occident. Néanmoins, un certain refroidissement dans ces relations est bien visible depuis le début des manifestations étudiantes – suite à l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, fin 2024, qui a provoqué la mort de 16 personnes, ndlr. Mais ce n’est pas le sujet Mladić qui freinera le processus d’adhésion à l’UE.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (14/09/26).