Entretien réalisé le mercredi 6 mai en milieu de journée, par téléphone et en roumain.
La crise politique qui secoue la Roumanie risque de durer plusieurs semaines, mais la formation d’une nouvelle majorité est bien plus probable que la tenue d’élections anticipées, estime le professeur Andrei Țăranu, vice-doyen de la Faculté de sciences politiques de la SNSPA…
Que va-t-il se passer après la destitution du gouvernement Bolojan ce mardi ? Combien de temps cette crise peut-elle durer ?
Elle durera probablement environ un mois, à quelques jours près. Cette destitution mettra du temps à être digérée, et vu la position des différents camps, il sera compliqué de former une nouvelle majorité. Toutefois, je pense qu’il y aura une nouvelle majorité pour prendre les rênes de l’exécutif, même si elle sera plutôt composée de factions de partis, et non de chacun des partis dans leur totalité. Il est possible que nous assistions à des situations qui rappelleront l’émergence de l’UNPR (Union nationale pour le progrès de la Roumanie, parti ultra conservateur, ndlr), de PRO România (formation également conservatrice et patriotique, ndlr), un scénario que l’ancien président Traian Băsescu qualifiait de « solutions immorales ». Il y a beaucoup de personnes actuellement soit du POT (Parti des Jeunes, pro-Călin Georgescu, ancien candidat populiste déchu de l’élection présidentielle, ndlr), soit de SOS (le parti de la controversée Diana Șoșoacă, ndlr), soit même membres de AUR (Alliance pour l’unité des Roumains, extrême droite, ndlr) qui seront cooptées au sein de l’un des partis de la nouvelle majorité. Ou pour lesquelles un parti disons spécial sera créé auquel collaboreront également certains membres du PNL (Parti national libéral, ndlr), insatisfaits de M. Bolojan, et qui souhaitent rester au gouvernement, en particulier ceux qui dépendent fortement des maires sur l’ensemble du territoire. Quoi qu’il en soit, cette majorité fera tout pour que AUR et les « souverainistes » n’arrivent pas au pouvoir. Quant au PSD (Parti social-démocrate, premier parti au Parlement, ndlr)… Il va probablement connaître un destin difficile, on l’observe déjà. Jusqu’à récemment, le PSD disposait de deux types de potentiel : celui du chantage et celui de la coalition. Le potentiel de chantage a pris fin brutalement cette semaine lorsque le PNL et USR (Union sauvez la Roumanie, de centre-droit tout comme le PNL, ndlr) ont décidé de passer dans l’opposition et l’ont mis hors-jeu, tandis que le potentiel de coalition est actuellement testé avec des partis tels que AUR ou UDMR (parti de la minorité hongroise, ndlr), ou, comme je le mentionnais, avec des groupes épars de députés issus des formations SOS et POT. Tout cela montre surtout que le PSD est devenu plutôt inintéressant. Et c’est un gros problème, car il ne semble pas se réinventer au vu du leadership que construisent M. Manda, Mme Vasilescu et M. Grindeanu, un leadership plutôt désuet qui renvoie davantage à la fin des années 1990 qu’à 2026.
Y a-t-il un risque que cette situation pousse l’électorat à se tourner davantage vers les formations populistes ?
Il reste encore beaucoup de temps avant les élections – le prochain scrutin parlementaire est prévu pour novembre 2028, ndlr. Il est donc probable que le futur gouvernement, quel qu’il soit, atténuera ou du moins tentera d’atténuer l’attrait pour les partis souverainistes. D’un autre côté, je pense effectivement que les alliances ou formations qui verront le jour, si elles ne seront pas nécessairement souverainistes, auront néanmoins un caractère fortement populiste. De toute façon, une grande majorité des partis en Roumanie ont un caractère populiste, au sens classique du terme, c’est-à-dire qu’ils englobent l’ensemble du peuple dans leur discours, sans s’adresser à un groupe spécifique. Normalement, un parti représente un segment de la société, non pas la société tout entière. Mais si vous y prêtez attention, tous les partis en Roumanie font référence à une sorte d’unanimité roumaine, c’est-à-dire qu’ils s’adressent aux « Roumains ». C’est beaucoup moins le cas en Occident chez les partis classiques.
Quel rôle le président Nicușor Dan peut-il jouer ?
Un rôle fondamental et constitutionnel. C’est à lui qu’il revient de désigner une personnalité susceptible de rassembler une majorité au Parlement, et, si cette personnalité obtient la majorité, d’être élue Premier ministre. Ainsi, fort de cette influence considérable que représentent la nomination et la formation d’un nouveau gouvernement, à l’heure actuelle, le président a toutes les cartes en main. Il est le faiseur de rois, même si, contrairement à la dernière fois, il devra faire face à une opposition très forte de la part de deux partis qui, en théorie, lui étaient très proches, USR et le PNL. Ces derniers lui reprochent de ne pas les avoir davantage soutenus.
Propos recueillis par Carmen Constantin (06/05/26).
Note :
Sur la chute du gouvernement Bolojan, lire aussi cet article du mardi 5 mai de Marine Leduc, correspondante du quotidien français Le Monde à Bucarest et membre de l’équipe de rédaction du média Regard :