Entretien réalisé le mardi 21 avril dans la matinée, en roumain, aux Archives nationales de Moldavie, dans la capitale Chișinău.
Ces derniers mois, le sujet de la réunification de la Roumanie et de la Moldavie a été remis sur la table par la présidente moldave Maia Sandu. L’historien et directeur des Archives nationales de Moldavie Igor Cașu livre son analyse…
La présidente Maia Sandu a récemment déclaré plusieurs fois qu’elle voterait « oui » si un référendum pour la réunification avec la Roumanie avait lieu. Comment l’interprétez-vous ?
Pour Maia Sandu, cette idée existe, il faut en discuter, et on ne peut l’exclure dans le contexte régional et face aux dangers actuels provoqués par la guerre de la Russie en Ukraine. Pour certains analystes, les parallèles avec l’Union de 1918 sont frappants : une période d’instabilité régionale, d’incertitude quant aux frontières, et la question de la sécurité de leur avenir pour les petits États. Dans cette perspective, l’unification avec la Roumanie est parfois présentée comme un rempart potentiel contre une nouvelle agression russe. Ce qui compte le plus pour Maia Sandu, c’est que la Moldavie fasse partie du monde libre, du monde européen, soit en tant qu’État indépendant au sein de l’Union européenne, soit comme composante de la Roumanie si les deux pays sont d’accord. Pour la première option, il y a eu un référendum en 2024 qui a montré qu’une majorité de Moldaves veut entrer dans l’UE, même si ce vote est passé de justesse. Pour la deuxième option, et c’est ce que précise la présidente, il n’y a toujours pas de majorité. La question reste donc ouverte. Si cela devait arriver, et je vous le dis en tant qu’historien, je pense que cela adviendra de manière légitime, sans violence. La majorité décidera par un vote démocratique, soit par un référendum, soit par un vote au Parlement. Mais il faut que cela passe par le peuple ou les représentants du peuple, pas par les élites.
Pourquoi cette réunification serait-elle compliquée ?
Je pense que nous aurions beaucoup de voix contre, et il est difficile d’imaginer que cela puisse se produire aujourd’hui. L’un des principaux obstacles est la situation de la région séparatiste de Transnistrie, et aussi de la région autonome de Gagaouzie, minorité de langue turcique et de religion orthodoxe. Cette dernière a obtenu une forme d’autonomie territoriale en 1994 sur la base de critères ethniques et culturels. Dans la législation spécifique à cette région, il existe une clause qui prévoit un droit à l’autodétermination si le statut de la Moldavie change, notamment en cas de perte de souveraineté, par exemple s’il y avait une union avec la Roumanie. Quoi qu’il en soit, même si cette clause n’était pas appliquée suite à un rattachement de la Moldavie à la Roumanie, la forme actuelle d’autonomie de la Gagaouzie se heurterait à la Constitution roumaine qui ne reconnaît pas les régions autonomes. Car cela signifierait que d’autres minorités, notamment la minorité hongroise, qui dispose d’une aire de répartition géographique distincte, pourrait demander ce droit d’autonomie – ce que souhaite d’ailleurs la minorité sicule, ndlr. En aucun cas cela ne serait accepté par Bucarest.
L’image des « unionistes » est souvent liée à l’extrême droite nationaliste. Pourtant, les unionistes sont de bords variés, beaucoup sont en faveur de l’intégration européenne et soutiennent Maia Sandu. Le président roumain Nicușor Dan s’est également dit ouvert à cette union. Comment l’expliquez-vous ?
Le projet européen et celui de l’union entre la Moldavie et la Roumanie sont deux projets qui, de mon point de vue, se recoupent. La meilleure solution pour une forme d’union dans les conditions actuelles serait l’adhésion à l’Union européenne en tant qu’État indépendant. De fait, cela résoudrait les problèmes fondamentaux qui nous préoccupent tous depuis la Seconde Guerre mondiale, avec une disparition des frontières et une libre circulation des personnes notamment. Ceci étant, le projet d’union est certes vu comme un projet alternatif afin d’adhérer à l’UE, mais il comporte aussi une autre dimension qui nous plonge dans l’essence même des discussions sur l’idée de nation… Le projet unioniste repose sur le concept herdérien* venu d’Allemagne : on est roumain de naissance, on parle roumain donc on est roumain, et par conséquent on est unioniste et adhère à l’idée qu’il faut un État de tous les Roumains. Quant à la conception d’un État de la Moldavie en tant que membre de l’Union européenne, je le vois plutôt comme une incarnation du principe français : je suis moldave parce que je parle roumain, je fais partie de la culture roumaine, cependant, comme l’indique l’expert en relations internationales Charles King**, il y a plus que cela, nous avons cet héritage tsariste et soviétique. Il faut se rappeler que de 1812, année de l’annexion de la Bessarabie par l’Empire russe, à l’indépendance en 1991, la Moldavie n’a fait partie de la Roumanie que pendant 22 ans. Nous, les Moldaves, avons donc une conception particulière de ce que signifie être roumain.
Propos recueillis par Marine Leduc (21/04/26).
* https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/herderien