Entretien réalisé le vendredi 17 avril dans l’après-midi, en roumain, au Musée national d’ethnographie et d’histoire naturelle de Chișinau, capitale de la République de Moldavie.
Le dimanche et lundi suivant la Pâques orthodoxe, les Moldaves se retrouvent pour déjeuner dans les cimetières afin de fêter Paștele Blajinilor, la Pâques des Bienheureux, aussi appelée Paștele Morţilor, la Pâques des Morts. Andrei Prohin, secrétaire scientifique du Musée national d’ethnographie et d’histoire naturelle de Chișinău, revient sur cette tradition…
D’où vient cette célébration religieuse de Paștele Blajinilor, jour férié en Moldavie ?
Il y a plusieurs hypothèses. Il s’agit aujourd’hui d’une fête du calendrier chrétien où l’on commémore les défunts en offrant des plats en aumône à leur mémoire que l’on partage en famille. Elle est aussi appelée Pâques des Morts, car de la même façon que les vivants ont connu la résurrection du Seigneur, les défunts doivent aussi en profiter et apprendre que Pâques est arrivée. Par ailleurs, certains chercheurs pensent que ses origines remontent à une tradition pré-chrétienne, une forme de culte des ancêtres. Ce culte coïnciderait avec le printemps ; on croyait que si on rendait les ancêtres, les défunts donc, heureux, ceux-ci aideraient à obtenir une bonne récolte, à ce que la végétation pousse puisque les ancêtres « vivent » dans la terre. D’autres voient des racines dans le Moyen Âge avec la légende des Blajini (traduit par « bienheureux » ou « âmes douces » en français, ndlr). Légende selon laquelle les Blajini étaient un peuple juste et bon qui vivait en dehors du monde civilisé, dans un lieu très reculé, sur certaines îles ou au bord de la mer. Ils ne savaient pas quand Pâques arrivait et il fallait donc le leur annoncer. C’est pourquoi, dit-on, lorsque l’on prépare les plats de Pâques, il ne faut pas jeter les coquilles d’œufs à la poubelle, mais les mettre dans l’eau d’une rivière. Selon la légende, la rivière les emportera au loin, et, une semaine plus tard, elles atteindront le pays des Blajini qui célébreront Pâques.
Pourquoi cette célébration est-elle toujours si importante en Moldavie ?
De nos jours, c’est l’occasion pour de nombreux Moldaves expatriés de rentrer au pays, si bien que peut-être une seule fois par an, toute la famille se réunit dans sa ville ou son village natal. C’est aussi l’occasion de communiquer, de renforcer les liens familiaux. Concernant la relation avec les défunts, il s’agit d’un rituel très important qui montre que pour les Moldaves, on se doit de préserver le souvenir des parents et grands-parents ainsi que certains gestes rituels qu’ils ont appris en famille, et qu’ils perpétuent là où ils se trouvent, même à l’étranger. Cela aide aussi à ne pas se sentir seul, à voir que l’on peut compter sur des proches qui peuvent vous aider, et même, selon la croyance, que vos parents veillent sur vous depuis le ciel et peuvent vous conseiller et vous accompagner en cas de danger. Je dirais que, d’une certaine manière, cela vous donne un sentiment d’enracinement. Vous avez des racines qui vous relient à la terre, et, d’une certaine façon, vous vous sentez davantage en sécurité.
Ces derniers temps, des critiques ont émergé contre une certaine « performance sociale » lors de cette célébration. Que pouvez-vous en dire ?
Il y a en effet des tendances, disons plus modernes, où les gens semblent rivaliser d’ingéniosité pour offrir les aumônes les plus généreuses. C’est aussi une sorte de test pour la personne qui a cuisiné, souvent la femme, afin d’évaluer ses compétences de maîtresse de maison. Chez la jeune génération, on peut observer que beaucoup aiment publier sur les réseaux sociaux les plats qu’ils ont préparés, montrer leurs talents culinaires et la façon dont ils sont habillés. Les Moldaves, notamment ceux de la diaspora, affichent également leur richesse à travers leurs vêtements, ils veulent qu’on se rende compte combien ils ont réussi à gagner pendant leur séjour à l’étranger. De fait, ils éprouvent surtout le besoin d’être reconnus par leur communauté. L’opinion de l’entourage, et notamment du village, exerce une forte pression sur les individus. Ces derniers souhaitent être vus comme travailleurs, compétents, capables de bien gagner leur vie, mais aussi beaux et élégants. En réalité, ce phénomène s’observe non seulement à Pâques, mais aussi lors d’autres fêtes publiques, comme les fêtes de village, les mariages, voire même lors de funérailles.
Propos recueillis par Marine Leduc (17/04/26).