Entretien réalisé le mardi 27 janvier dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.
Le Musée national d’art de Roumanie (Mnar) propose, jusqu’au 8 février, une exposition qui retrace la représentation identitaire de la ie, la blouse roumaine. Erwin Kessler, nouveau directeur du musée et commissaire de l’exposition, la situe dans son histoire récente…
Comment est née l’idée de cette exposition ?
Elle est apparue il y a un peu plus de deux ans, lorsque j’ai observé dans la société roumaine une certaine agitation liée à la question de l’identité et à la montée du discours nationaliste, notamment concernant le comportement public, dont la composante vestimentaire fait également partie. Une affirmation et une insistance à présenter les habits traditionnels, et surtout la ie, comme une sorte de bannière sous laquelle l’idée de « roumanité » était regroupée. Déjà, à partir du 19ème siècle, la ie, originellement portée par les paysans lors de célébrations, a été reprise par les élites, les boyards et les intellectuels pour affirmer l’idée d’une « nation » roumaine. À l’époque, ils sont représentés soit en costume levantin oriental d’influence ottomane, marquant leur appartenance au monde oriental, soit, à l’inverse, en vêtements occidentaux, venus de Paris et de Vienne. Entre le Levant et Paris, la place de l’habit populaire roumain n’existait pas avant que Marițica Bibescu* soit représentée en peinture avec la blouse, et l’inscrive dans le champ de la représentation officielle, propagandiste et idéologique. Cela continue ensuite à travers d’autres personnalités, dont beaucoup sont installées à Paris. La blouse pénètre soudainement la conscience et l’espace culturel français, et, par ricochet, revient en Roumanie, renforçant d’une certaine manière l’impact propagandiste. Elle est alors reprise par la famille royale de la dynastie prussienne des Hohenzollern qui a exhibé le costume folklorique roumain comme une consécration vestimentaire concrète de l’appartenance à la nation roumaine. Pour l’exposition, nous sommes partis de cet ensemble de représentations initiales. Elle comporte environ 300 œuvres sélectionnées parmi des milliers, jusque dans l’art contemporain. Le point d’orgue est La blouse roumaine d’Henri Matisse, gracieusement prêté par Laurent Le Bon, président du Centre Pompidou. Henri Matisse en a fait une vraie œuvre artistique, et non pas idéologique.
* Également connue sous le nom de Marițica Ghica, elle fut la princesse consort des Principautés roumaines de septembre 1845 à juin 1848. (Ndlr)
Pourquoi cette vision de la blouse paysanne comme attribut de la « roumanité » est-elle faussée selon vous ?
D’abord, les bourgeois et bourgeoises qui sont représentés avec des costumes folkloriques au 19ème siècle portaient en réalité les habits que l’on portait à Paris ou à Vienne. Quant aux paysans, ils sont en quelque sorte mythifiés dans les représentations artistiques où ils portent la ie. Si la blouse était commune lors de célébrations rurales, elle n’était pas accessible à tout le monde. On le voit bien dans le tableau de 1906 de Ștefan Luchian qui va à contre-courant des représentations pastorales adoucies et idylliques, et montre la réalité sociale de l’époque ; celle de paysans pauvres, affamés et en haillons. Par ailleurs, cette année-là, le mauvais temps a détruit les récoltes. Cet événement préfigure le soulèvement de 1907, l’un des derniers grands soulèvements paysans d’Europe, qui survient précisément dans un contexte de pauvreté et de misère dans lequel vivaient les paysans roumains. Enfin, cette construction mentale d’une « roumanité » de la blouse roumaine occulte le fait que chaque village ou chaque territoire avait sa propre blouse spécifique, et que les minorités ukrainiennes, bulgares, hongroises ou saxonnes ont aussi leurs blouses respectives. On le montre d’ailleurs dans l’exposition ; les pays voisins ou minorités ethniques ont également réalisé des représentations artistiques des blouses à des fins idéologiques. Ce vêtement s’inscrit donc davantage au sein d’une identité culturelle régionale, celle de l’Europe centrale et orientale.
Pourquoi le paysan roumain est-il vu comme une figure mythifiée en Roumanie, comme on le voit encore aujourd’hui dans les discours nationalistes ?
Cela vient d’abord d’un contexte ; la Roumanie, hier comme aujourd’hui, compte l’une des plus fortes proportions d’habitants vivant en milieu rural en Europe. Mais il y a un autre aspect qui se manifeste dès les premiers instants de la prise de conscience collective. La fin de la Première Guerre mondiale a vu naître la Grande Roumanie, et ce succès a été obtenu grâce au sacrifice de soldats qui étaient des paysans. Ainsi, la paysannerie est légitimée de deux manières : à la fois comme principale classe productrice, mais aussi parce qu’elle est victorieuse de la guerre. Enfin, et c’est là le troisième aspect, cette fois ethnographique, le paysan est celui qui, dès le début du 19ème siècle, est le dépositaire de la tradition authentique. Tout ce que nous voyons, les représentations extravagantes des habits que portent les femmes, depuis Marițica Bibescu, sont basées sur le véritable vêtement traditionnel de la paysannerie, même il s’agit souvent d’une version plus fantaisiste. Le vêtement populaire, simple, authentique, ancien, qui présente des motifs décoratifs existant depuis l’Antiquité se trouve dans les villages et les zones rurales roumaines, et non dans les villes. Le milieu urbain est un milieu de fusion, de recherche, d’expérimentation, d’enrichissement et d’ornementation, notamment en ce qui concerne les matériaux. À la campagne, les paysans restent les véritables dépositaires de la tradition authentique.
Propos recueillis par Marine Leduc (27/01/26).