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Entretien réalisé le mercredi 4 février en milieu de journée, par téléphone et en roumain.


En quoi le pessimisme est-il un phénomène social particulièrement répandu en Roumanie ? Éclairage avec Iulian Stănescu, sociologue à l’Institut de recherche pour la qualité de vie (ICCV)…

Qu’entendez-vous par « pessimisme social » ?

Le pessimisme social est également appelé « méfiance envers l’avenir ». Il s’observe lors de résultats de recherches sociales dont la question de fond porte sur la direction que prend un pays. C’est surtout à travers cette question que cela se mesure. Une interrogation qui est d’ailleurs utilisée de la même façon dans le monde entier, pas qu’en Roumanie. Elle recoupe plusieurs éléments. Elle mesure à la fois la confiance des citoyens en l’avenir du pays, mais elle sert également d’indicateur concernant la situation économique et sociale du point de vue des citoyens. Sans oublier le degré de satisfaction des gens à l’égard de leurs dirigeants et de l’orientation politique générale. Notez cependant, même si cela peut sembler quelque peu paradoxal, que ce qui concerne l’orientation du pays est également lié à la confiance en les autres, au premier chef envers ceux que nous côtoyons dans nos vies personnelles et professionnelles. Par ailleurs, les racines sociales sur lesquelles se fondent le pessimisme ou l’optimisme social ne diffèrent guère d’un pays à l’autre. Ceci dit, si les facteurs sont identiques, les proportions, elles, varient beaucoup.

Précisément, sur quoi repose surtout le pessimisme social roumain ? Davantage sur des raisons structurelles, la corruption, les systèmes de santé et d’éducation, la politique, ou bien sur un sentiment de déclassement en tant que nation ? 

Pour répondre à votre question, il est nécessaire de reprendre les données datant de 1994 jusqu’à aujourd’hui, avec deux particularités importantes. Tout d’abord, les valeurs les plus élevées en termes de méfiance envers l’avenir correspondent à deux périodes de grave récession économique, c’est-à-dire 1997-1999, puis 2010-2012. Et si l’on prend une période plus longue, comme ces trente dernières années, le degré de pessimisme social a été assez élevé. Néanmoins, davantage de gens apprécient l’évolution du pays, et ils sont de moins en moins à déplorer une tendance inverse. Les moments d’optimisme fort s’observent tout particulièrement pendant une élection présidentielle, synonyme d’espoir et de nouveau souffle. Autre singularité roumaine : il n’y a pas réellement de débat sur notre déclin en tant que nation, contrairement à la France, par exemple ; alors que la Roumanie traverse notamment une crise démographique profonde. À noter aussi une évolution sociologique a priori paradoxale : il n’y a plus, comme ce fut le cas par exemple dans les années 1990 et 2015, de lien évident entre le pessimisme social, la situation économique du pays et celle au niveau individuel. Depuis une dizaine d’années, si la population se dit plutôt satisfaite de l’augmentation de ses revenus et de son confort matériel, dans le même temps on voit que 60 à 70% des Roumains pensent que le pays n’avance pas dans la bonne direction. Ce qui signifie bien que les deux aspects sont désormais décorrélés dans l’esprit des gens. Par ailleurs, quand nous étudions les réponses des sondés concernant la direction que prend le pays, on remarque un avis partagé indépendamment des niveaux de vie : il y a un mécontentement du modèle de développement roumain… La Roumanie ne produit plus autant qu’avant, importe beaucoup, les investissements font défaut, il y a des écarts de développement, de mauvaises infrastructures, etc. L’autre volet est lié à la politique et fait surtout référence au profil de ceux qui occupent les plus hautes fonctions. À ce niveau, les gens se plaignent du manque de compétence, de sérieux et de vision de leurs dirigeants. Cette rupture de confiance s’est notamment cristallisée au moment de la pandémie. Enfin, et c’est là aussi une conclusion intéressante : la question de la corruption ne représente que 5 % des options justifiant la mauvaise direction que prend le pays.

Inversement, qu’est-ce qui permet aux Roumains d’envisager l’avenir avec plus de sérénité ?

Tout d’abord, la majorité de ceux qui sont dans cet état d’esprit font partie des couches sociales les plus favorisées. Même si ce chiffre a quelque peu baissé l’an passé, nous avions tout de même deux tiers des citoyens qui se déclaraient satisfaits de leurs revenus en 2024. Entre un cinquième et un quart de la population roumaine se déclare même prospère. Des personnes qui apprécient également que le pays soit membre de grandes organisations telles que l’UE et l’Otan ; cela les rassure et leur donne confiance en l’avenir. Pour elles, ce sont des indicateurs de stabilité, de paix, de prédictibilité et de démocratie.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (04/02/26).

Note :

Les données énoncées proviennent de plusieurs sources, à savoir des instituts ou des entités qui ont réalisé/financé des sondages d’opinion ou des enquêtes sociologiques comprenant également une question sur le pessimisme et/ou l’optimisme social. Entre autres : le programme « Diagnostic sur la qualité de vie » de l’ICCV, le baromètre d’opinion de la Fondation pour une société ouverte, l’Eurobaromètre (Commission européenne), ainsi qu’un sondage Socius Analytica de 2024. I.S.

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