Entretien réalisé le vendredi 30 janvier en fin de matinée, par téléphone et en roumain.
Ce week-end marque la 26ème édition de la Journée mondiale sans téléphone portable, qui s’étend du vendredi 6 au dimanche 8 février. L’occasion d’interroger à nouveau Alexandra Cichirdan, psychologue clinicienne et psychothérapeute psychanalytique, sur les signes d’une dépendance aux réseaux sociaux chez les jeunes et ses conséquences sur leur santé mentale…
Quand parle-t-on de dépendance au portable et aux réseaux sociaux ?
On parle de dépendance lorsque le besoin de se connecter à ces réseaux et le temps qui leur est consacré finissent par affecter les activités sociales, l’école, les relations interpersonnelles voire la santé, sans parler de l’état émotionnel. Je me réfère à la santé dans le sens où certains adolescents en viennent à oublier de manger ou de se laver ; leur addiction à rester connectés est alors extrêmement forte, voire vitale. À la base de cette dépendance se trouve l’incapacité de l’enfant à rester seul, générée par un profond sentiment d’insécurité. Si, pendant la petite enfance, il n’y a pas eu de parent, en particulier une mère capable de contenir l’anxiété de l’enfant, celui-ci risque de devenir dépendant aux réseaux sociaux qui, comme on le voit, lui donnent un sentiment de contrôle et de pouvoir. On y entre quand on veut, on en sort quand on veut, on parle à qui l’on veut, la décision nous appartient. Le comportement addictif est utilisé pour réparer le sentiment d’impuissance. Nous parlons donc d’une catégorie d’enfants vulnérables, certains souffrant de traumatismes émotionnels et d’un sentiment d’impuissance et de frustration en l’absence d’une relation solide avec leur famille*.
* Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en Europe, les jeunes Roumains seraient les plus affectés par la dépendance aux réseaux sociaux. Près de 30% des 11-15 ans y passeraient environ 8 heures par jour en moyenne. (Ndlr)
Après l’Australie, la France* vient de franchir un pas en interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Qu’en pensez-vous ?
Dans un contexte de dépendance évidente, car il est clair que les réseaux sociaux créent une dépendance et que les parents ne sont plus capables d’imposer des limites, la solution consiste effectivement à faire appel à une autorité extérieure qui fasse respecter la loi et dise stop. Nous devons comprendre une chose : les enfants n’ont pas la maturité psychologique nécessaire pour s’arrêter d’eux-mêmes. Mais pour qu’une telle loi fonctionne, les parents et l’ensemble de la famille doivent aussi prendre leurs responsabilités. Il faut qu’ils établissent un lien suffisamment fort avec l’enfant afin de ne plus hésiter à imposer des limites. Le grand problème de ces réseaux sociaux est qu’ils annulent les frontières spatio-temporelles. Or, ces deux dimensions sont essentielles à la santé mentale et à l’ancrage dans la réalité. Le temps et l’espace nous permettent d’établir des limites, nous rappellent que nous ne pouvons pas tout avoir, tout le temps. Les réseaux sociaux donnent donc un faux sentiment d’omnipotence extrêmement dangereux. Ils créent des petits dieux qui croient pouvoir faire tout ce qu’ils veulent, quand ils le veulent, et qui, de plus, ne se sentent plus seuls. Sur les réseaux, les sentiments négatifs mais parfaitement humains tels que la frustration ou la tristesse causée par la solitude finissent par disparaître. Du coup, les individus n’apprennent plus à les gérer.
* Le texte attend d’être adopté définitivement : https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20260127-la-france-est-en-droit-d-interdire-les-r%C3%A9seaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-assure-bruxelles
Quels sont les rapports entre les réseaux sociaux et la violence chez les adolescents ?
La recherche constante de validation et de satisfaction immédiate, si elle n’est pas obtenue, peut déclencher ce que l’on appelle une colère narcissique. Si nous nous sentons exclus, humiliés, nous devenons agressifs ; l’agressivité répare temporairement l’estime de soi. Et sur ce point, les adolescents sont extrêmement vulnérables, car de façon générale ils ont une très faible estime d’eux-mêmes. Mais là encore, nous en revenons à la relation avec les parents. Les réseaux sociaux peuvent aggraver quelque chose qui existe en arrière-plan. Si l’enfant est déjà vulnérable en raison d’une relation problématique voire toxique avec ses parents, alors les réseaux sociaux ne feront qu’aggraver la situation. L’agressivité est une pulsion, quelque chose d’extraordinairement puissant qui vient de l’intérieur. Or, la réalité virtuelle encourage beaucoup le fonctionnement pulsionnel. Je veux cela, je l’obtiens. Lorsque ce que je veux ne se produit pas immédiatement, le mécontentement apparaît instantanément et puissamment. Il s’agit d’un comportement spécifique du jeune enfant. De fait, avec les réseaux sociaux s’opère une régression au niveau comportemental et psychologique. Par ailleurs, ce que j’ai observé dans mon cabinet, lors des thérapies avec des enfants et des adolescents, c’est la tendance des parents à offrir à leurs enfants tout ce qu’ils demandent, croyant ainsi devenir de meilleurs parents. C’est là que le problème commence, une condition est créée, et l’enfant se rend compte que s’il veut quelque chose, il peut l’obtenir quand il le veut. Les réseaux sociaux ne font qu’entretenir et amplifier cette illusion. Plus tard, dès que ces jeunes seront confrontés à des insatisfactions, ils s’effondreront psychologiquement parce qu’ils n’auront pas connu les expériences nécessaires à la gestion de leurs frustrations.
Propos recueillis par Ioana Stăncescu (30/01/26).
Note :
Début 2024, notre précédent entretien avec Alexandra Cichirdan concernait les manifestations de la dépression chez les adolescents : https://regard.ro/alexandra-cichirdan/