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Entretien réalisé le vendredi 30 janvier dans la matinée, par téléphone et en français (depuis Belgrade).


Après une première discussion il y a un an, le politologue Srđan Cvijić, du groupe de réflexion Belgrade Centre for Security Policy, décrypte la situation en Serbie où la colère déclenchée par la mort de seize personnes après l’effondrement, fin 2024, de l’auvent de la gare de Novi Sad (nord), ne faiblit pas, malgré une pause dans les manifestations contre le régime du président Aleksandar Vučić…

Après les grands rassemblements contre le régime organisés par les étudiants en 2025, on a l’impression d’assister à une trêve. À quoi faut-il s’attendre dans les prochains mois ?

Les manifestations dans la rue se sont en effet calmées, mais est-ce qu’on entre dans une période où les autorités vont tenter de faire baisser la tension ou, au contraire, préparent-elles une période de répression accentuée ? À mon avis, on est plus proche du deuxième scénario. Déjà, la majorité parlementaire vient de voter, sans débat public ni consultations, des lois sur le système judiciaire qui vont complètement à l’encontre des aspirations de la Serbie à rejoindre l’Union européenne. Selon ces nouveaux textes, les pouvoirs des procureurs chargés de combattre la criminalité organisée et la haute corruption seront désormais sous le contrôle de magistrats loyaux au régime du président Aleksandar Vučić. Il s’agit également d’amendements très ciblés, visant à limiter une potentielle responsabilité pénale des dirigeants politiques. Il y a d’ailleurs eu une réaction très dure de la part de la Commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, qui a souligné que ces lois représentaient un sérieux pas en arrière pour la Serbie. Dans le même temps, une enquête menée au sein de l’espace universitaire et de l’éducation publique fait que les professeurs qui ont soutenu le mouvement étudiant perdent leur travail. Donc, ce que moi je vois, c’est une tentative du régime de reprendre le contrôle et de se venger contre ceux qui ont manifesté à son encontre. Le mécontentement de la population reste néanmoins très fort.

Le président Vučić s’est déclaré prêt à organiser des élections anticipées avant la fin 2026. Est-ce un scénario faisable, souhaitable ?

L’opposition et les manifestants appellent depuis plus d’un an à des élections anticipées, et si le président n’a jusqu’ici pas donné cours à cette demande, c’est qu’il a jugé que son parti – le Parti progressiste serbe, SNS, ndlr – ne pourrait pas gagner, même en ayant recours à des fraudes, comme cela a été le cas par le passé. En décembre 2023, il a été établi sans l’ombre d’un doute que le gouvernement a pratiquement « volé » les élections. Le soutien pour le président et son parti a fortement baissé ces derniers temps. On attend donc de voir s’il va réellement convoquer des élections anticipées avant la fin de l’année. Si l’on regarde ce qu’il se passe dans la région, on observe qu’en Bulgarie il a suffi de quelques jours de manifestations pour qu’on organise de nouvelles élections, c’est ce qu’il se passe dans un système démocratique, quand il y a une vraie pression populaire. Il faut aussi voir si le gouvernement serbe décide d’organiser des élections parlementaires et présidentielle séparées ou en même temps, le mandat du parlement actuel arrivant à terme fin 2027, tandis que celui du président court jusqu’en avril 2027. Selon la Constitution, M. Vučić ne pourra pas se représenter pour un nouveau et troisième mandat, ce qui fait penser qu’il pourrait viser le poste de Premier ministre, une fonction qui s’accompagne de plus de pouvoir que celle de président, toujours d’après la Constitution.

Vous avez évoqué la position de la Commissaire européenne à l’Élargissement, mais la question de l’intégration dans l’UE est-elle toujours d’actualité en Serbie ?

Jusqu’à l’automne 2025, cette question semblait en effet oubliée. Contrairement à la Géorgie, par exemple, lors des manifestations il n’y avait pas de drapeaux européens. Cela ne veut pas dire que les manifestants étaient contre l’UE, mais qu’ils en étaient déçus. Depuis, il y a eu un changement, grâce à la nouvelle commissaire notamment. Le Parlement européen a voté en octobre une résolution très réaliste et très dure contre le régime serbe. Cela a été remarqué par une partie de la population, celle qui a accès aux médias indépendants. On a aussi récemment eu la visite du chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, qui a enflammé à nouveau les sentiments pro-européens de la population. Les propos de M. Barrot concernant l’état de droit et la démocratie ont contribué à redorer l’image de l’UE dans ce pays, car pendant très longtemps, la population pro-européenne, celle qui veut vivre dans une démocratie, avait l’impression que l’UE tolérait le régime de M. Vučić et ne critiquait pas ses dérives autoritaires afin d’avoir une sorte de stabilité dans la région. Désormais, le vent a changé, même si le processus d’intégration est assez lent. À mon avis toutefois, le régime actuel ne veut pas vraiment de cette intégration ; cela signifierait la fin de son règne, un tel régime ne pouvant pas être accepté au sein de l’UE. Selon des sondages, le plus grand soutien vis-à-vis de l’UE s’observe chez les plus jeunes, au sein du mouvement étudiant. Lors des manifestations, même s’il n’y avait pas de drapeaux européens, surtout pour des raisons tactiques, politiques, on voyait que la jeunesse serbe était acquise à l’Europe.

Propos recueillis par Mihaela Rodina (30/01/26).

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