Entretien réalisé le vendredi 31 octobre dans l’après-midi, par téléphone et en roumain (depuis Comrat, capitale de la Gagaouzie en Moldavie).
Si dans l’ensemble de la Moldavie le Parti Action et Solidarité (PAS, pro-européen) de la présidente Maia Sandu a remporté les élections législatives de la fin septembre, cette formation a essuyé une défaite cuisante en Gagaouzie, région autonome du sud, où le Bloc électoral patriotique pro-russe a recueilli 82% des voix. Éclairage avec Mihail Sirkeli, journaliste et fondateur du média indépendant Nokta, basé à Comrat, capitale de la Gagaouzie…
Comment expliquez-vous les résultats des élections en Gagaouzie, à contre-courant du reste de la Moldavie, alors qu’y compris en Transnistrie les pro-Européens semblent gagner du terrain ?
Je commencerais par préciser que le taux de participation en Transnistrie a été très faible ; sur une population de plus de 300 000 personnes, seules 12 000 ont voté, ce qui fait que le bon score obtenu par le PAS – 30% des voix, ndlr – n’est pas représentatif. En Gagaouzie, en revanche, la moitié des 130 000 habitants se sont rendus aux urnes. Pour ce qui est du résultat, l’explication est simple : les Gagaouzes* sont russophones, et près de 100% d’entre eux ne parlent pas roumain – langue officielle de la Moldavie, ndlr – à la différence de la Transnistrie, dont environ 30% des habitants sont roumanophones. Cela permet à ces derniers de bénéficier d’informations provenant d’autres sources que celles en langue russe. Par contre, si vous êtes captif de la propagande russe, comme c’est le cas en Gagaouzie, vous n’aurez accès qu’à des informations disséminant la haine contre le PAS et le gouvernement de Chișinău – la capitale moldave, ndlr. Je préciserais en outre que si l’apprentissage du roumain est obligatoire dans toutes les écoles, y compris dans celles où l’enseignement se fait en russe, à la fin de douze années d’étude, beaucoup de jeunes gagaouzes ne sont toujours pas capables de le parler. En Gagaouzie, sur un total de 58 établissements, il n’y a que deux écoles où l’enseignement se fait en roumain, c’est très peu.
* Peuple turc vivant principalement dans le sud de la Moldavie (environ 130 000) et dans le sud de l’Ukraine (environ 200 000). Christianisés au 13ème siècle, ils ont émigré des Balkans vers la Bessarabie aux 18ème et 19ème siècles. En 1994, ils ont obtenu un statut d’autonomie au sein de la Moldavie. Ils parlent aussi le « gagaouze », langue de la famille turque. Source : Larousse.
Quelle est la situation économique en Gagaouzie ? Cette région bénéficie-t-elle d’investissements du gouvernement et de fonds européens comparables au reste de la Moldavie ?
La Gagaouzie n’est pas abandonnée ou traitée différemment par le gouvernement, bien au contraire. Son budget per capita est même supérieur à celui de Chișinău. Cette région bénéficie par ailleurs d’une très bonne position stratégique, elle est située au sud de la Moldavie, à proximité de la mer Noire. Comrat se trouve à 30 km de la frontière roumaine, ou encore à 150 km du port roumain de Galați. C’est un avantage majeur en termes économiques et de transport. La Gagaouzie profite aussi de fonds européens, investis par exemple dans la modernisation du réseau routier, dont le périphérique de Comrat qui vient d’être inauguré. Des écoles et des maternelles ont également été rénovées avec des fonds de Bruxelles et du gouvernement roumain. Ces projets sont très visibles, les habitants ne peuvent pas les ignorer. Mais le problème est ailleurs… La communauté gagaouze estime que sa place est au sein de la Fédération russe, elle est en proie à une forte nostalgie envers le passé soviétique de la République moldave. Malgré les investissements européens, les habitants pensent que leur vie serait meilleure aux côtés de la Russie.
La Gagaouzie est-elle une vulnérabilité dans le processus d’adhésion de la Moldavie à l’Union européenne ?
En premier lieu, le gouvernement de Chișinău a beaucoup à faire pour préparer le pays à l’adhésion européenne d’ici la fin de cette législature. Et pour ce qui est d’une possible menace vis-à-vis du parcours européen émanant de la Gagaouzie, par exemple un mouvement séparatiste encouragé par Moscou, je pense que les autorités centrales sont tout à fait capables de contrôler la situation. De fait, Comrat n’a pas son mot à dire à l’égard de l’intégration européenne ; la Moldavie est un Etat unitaire et, malgré son statut juridique spécial, la région autonome de Gagaouzie ne peut pas influencer la politique étrangère du pays. Les difficultés sont plutôt liées à la Transnistrie, si jamais cette république autoproclamée venait à être occupée par la Fédération russe, ou encore si Moscou tentait d’y déclencher une crise humanitaire. Mais, au-delà de telles conjectures, la priorité du gouvernement récemment installé sera, comme il l’a d’ailleurs dit, de stimuler la croissance économique et d’attirer davantage d’investissements étrangers. Il est évident que la guerre qui a lieu à nos frontières ne finira pas de sitôt, mais la priorité aujourd’hui est de trouver des solutions pour renforcer l’économie afin d’enrayer l’exode de la population et d’améliorer les conditions de vie.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (31/10/25).
Note :
Au printemps 2024, nous avions interrogé une première fois Mihail Sirkeli sur les spécificités de la Gagaouzie : https://regard.ro/mihail-sirkeli/