Entretien réalisé le vendredi 28 mars en début de matinée, par téléphone et en français (depuis Gap, France).
D’origine roumaine, la romancière Liliana Lazăr écrit ses livres en français. Son dernier roman « Carpates » est sorti l’année dernière. L’occasion d’évoquer son travail d’écriture ainsi que son regard sur son pays d’origine…
Notre premier entretien date de janvier 2021*, nous étions alors en pleine pandémie. Comment jugez-vous l’évolution de votre écriture depuis cette période ?
Bien que sorti l’an passé, « Carpates » est un roman sur lequel je travaillais depuis plusieurs années, et qui parle d’un retour au sein d’une nature sauvage. C’est l’histoire d’une communauté qui vit isolée dans les montagnes roumaines. Beaucoup de gens ressentent encore aujourd’hui le mal que le confinement leur a fait. Avant 2020, il était déjà question de paradis perdu et de rêve d’un retour à une nature sauvage où tout serait à reconstruire. La pandémie s’est accompagnée d’un grand isolement et d’un fort sentiment de solitude. L’homme est fait pour évoluer dans un environnement social où il s’épanouit, pas pour vivre enfermé. Le fait de se retrouver plongé seul, isolé, au cœur d’un soi-disant paradis, détruit l’idée même de paradis. Ce sont ces considérations qui ont fait évoluer mon écriture, un besoin de réflexion sur les comportements humains. Avec le passage des années, je ressens peut-être davantage le besoin de réfléchir aux comportements des individus, aux relations des individus entre eux et à la perte des repères sociaux. D’après moi, tous les efforts que déploient les sociétés occidentales pour faire oublier aux gens leur condition de mortels sont très dangereux. Je trouve dommage qu’on ait fait le choix de sacrifier une génération de jeunes en les privant de repères, en leur inculquant la peur de l’autre. Il est vain d’essayer de protéger les gens de la maladie et de la mort si c’est pour leur inculquer une angoisse permanente.
* « Regard, la lettre » du samedi 30 janvier 2021 : https://regard.ro/liliana-lazar/
Comment vivez-vous l’époque actuelle ? La guerre, ou plutôt les guerres, perturbent-elles votre travail ?
Parfois, je me demande si les guerres ne sont pas faites juste dans le but d’avoir quelque chose à reconstruire. Ce qu’il se passe actuellement m’attriste profondément. Il y a des fois où je me mets en retrait en suivant moins les informations afin de prendre un peu de recul. J’ai entendu tant de fois dire que vivre en période de paix était une chance extraordinaire ; j’avais moi-même fini par croire qu’une paix durable était possible. Je pense que les guerres sont les symptômes du mal-être de nos sociétés actuelles, et que la paix est un signe de progrès. Pour ce qui est de mon travail d’écriture, je réfléchis un peu plus avant de me mettre à écrire. C’est plutôt récent comme comportement, comme si l’écriture m’engageait davantage. Je suis plus attentive à ce qu’il se passe autour de moi. Un jour, quelqu’un m’a demandé si je n’allais pas écrire quelque chose de plus « solaire » sur la Roumanie. Sauf que, quand je cherche un sujet, je prends toute la liberté de me consacrer aux choses qui m’inspirent, sans m’imposer de barrières. L’écriture relève dans ses fondements même de la liberté d’expression. C’est précieux et cela ne doit pas changer.
Dans vos livres, vous parlez plutôt de la Roumanie d’avant l’avènement de la démocratie. Que ressentez-vous quand vous observez ce qu’il s’y passe aujourd’hui ?
Vous savez, une révolution ne suffit pas pour installer la démocratie. La démocratie a besoin de temps. Elle se construit sur le long terme et avec l’implication de tout le monde. Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice. Malheureusement, la Roumanie est un pays divisé, ce qu’exploitent les politiciens par leurs discours en opposant les habitants de la ville à ceux de la campagne, ceux qui vivent dans les frontières géographiques du pays à ceux qui vivent à l’extérieur. J’ai même l’impression que tout est fait pour diviser la société roumaine ; à chaque scrutin électoral, on ressort les mêmes symboles nationalistes et religieux. Cette approche me met mal à l’aise car, selon moi, la foi n’est pas quelque chose qui doit s’exhiber et encore moins servir des intérêts particuliers. Les Roumains ont du mal à assumer la responsabilité de leurs échecs et préfèrent se trouver des excuses en cherchant des coupables ailleurs. C’est ce qui se passe avec l’Europe, que certains accusent d’être la source de tous leurs maux. Cela traduit un manque de repères. D’autant que les périodes électorales sont devenues des moments de défoulement pour les gens, des occasions pour exprimer les frustrations. Bien sûr, à l’échelle de l’histoire, tout ce que nous vivons aujourd’hui n’est qu’une répétition. En revanche, il me semble important de garder à l’esprit qu’il appartient à chacun de nous de s’efforcer à améliorer le monde. Cela passe souvent par des petits gestes, en commençant par rendre meilleur son environnement proche.
Propos recueillis par Ioana Stăncescu (28/03/25).