Entretien réalisé le mardi 11 mars dans la matinée, au siège de l’ONG Active Watch à Bucarest, en roumain.
Răzvan Martin représente Active Watch, une organisation roumaine qui soutient, entre autres, la liberté d’expression. Il décrypte ici la nature des discours extrémistes…
En Roumanie, de quoi parle-t-on lorsque sont pointées du doigt, par l’extrême droite notamment, les organisations assimilées au « réseau Soros » ?
D’un point de vue idéologique, il s’agit de personnalités et d’organisations mettant en avant des idées perçues comme progressistes et globalistes. C’est très large. Ce discours anti-Soros – du nom du milliardaire américain d’origine hongroise George Soros, connu pour ses engagements dans la société civile, ndlr – existe depuis les années 1990, et se nourrit d’arguments très conservateurs. Il a aussi un lien avec des courants qui ont été interdits ou marginalisés pendant la période communiste. Depuis que le pays est entré dans l’UE, il y a une résurgence de l’idée que la Roumanie est un pays « vassal », ou encore une « colonie » vis-à-vis des multinationales, des institutions internationales, et de l’Union européenne. Une idée qui se retrouve fortement dans la Hongrie de Viktor Orbán où George Soros est littéralement la figure de l’ennemi ; il y est même qualifié de « Satan ». Les progressistes sont également étiquetés comme pro minorités ethniques et surtout sexuelles, avec l’acronyme « LGBTQ+ » souvent utilisé de manière péjorative parce qu’il irait à l’encontre des valeurs conservatrices. Comme si, pour certaines personnes, défendre ces minorités impliquait à terme d’en devenir membres.
Où s’expriment ces discours en Roumanie ?
Ils sont plutôt marginaux dans les principaux médias, seules trois chaînes de télé en font la promotion. Mais, avec l’avènement des réseaux sociaux, ils ont gagné en puissance de frappe. Ils sont abondamment promus en ligne par des influenceurs, mais aussi par des journalistes connus qui travaillaient avant pour des médias traditionnels et ont migré vers ces plateformes par appât du gain. En oubliant, au passage, les règles professionnelles et déontologiques qu’ils avaient l’habitude de respecter. Ils sont devenus les acteurs de cette propagande idéologique visant ceux qu’ils désignent comme « les grands ennemis ». Cette terminologie a de plus en plus de ressemblance avec le discours nazi des années 1930 ; George Soros étant juif, tous les sorosişti seraient pareillement juifs, et communistes. Le langage employé ne laisse guère de place à l’équivoque : gândaci (cafards, ndlr), şobolani (rats, ndlr)… Quant aux solutions, elles sont là aussi radicales ; ces personnes devraient tout simplement disparaître. Autre particularité, ce type de messages qui, certes, était latent, n’a pas réellement eu cours pendant la campagne présidentielle, mais a explosé après l’annulation du premier tour. Il est également intéressant d’observer que, l’administration américaine ayant changé de bord, dans l’esprit de ces gens l’ennemi par lequel Soros exprime sa vision n’est désormais plus le gouvernement américain mais bien l’Union européenne.
Comment réagissent les autorités ?
L’ANCOM (Autorité nationale pour l’administration et la régulation des communications, ndlr) nous a récemment conviés à une discussion. C’est d’ailleurs à ce moment-là que nous avons été dénoncés par un proche d’Elon Musk comme étant l’une des organisations promouvant la censure en Roumanie, au même titre que d’autres étiquetées comme faisant partie de ces réseaux dits Soros. Heureusement, pour l’ANCOM, il est clair que nous œuvrons afin que la liberté d’expression ne soit pas menacée, et que ne soient pas promulguées des normes et réglementations la mettant en danger. Mais il est très difficile de mettre un terme à cette déferlante de haine, d’autant qu’elle est largement promue, comme je l’évoquais précédemment, par des personnes qui sont très suivies. Rétablir un dialogue entre les individus me semble extrêmement compliqué dans un tel contexte, et je n’ai pas peur d’affirmer que tout cela est dangereux pour la santé de notre démocratie. Le souci est qu’il est difficile de condamner des gens ayant le sentiment de s’être fait voler une élection alors que dans le même temps, les institutions et la présidence n’ont pas su être à la hauteur. Tout cela est le fruit de l’échec de notre système démocratique. Ceci étant, je terminerais en rappelant que les courants progressistes dont nous faisons partie ont connu d’autres moments très délicats ces trois dernières décennies. Il y a encore une dizaine d’années, de nombreux grands médias étaient montés contre nous. La différence est qu’aujourd’hui, les minorités ethniques, sexuelles, mais aussi les journalistes sont particulièrement visés.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (11/03/25).