L’histoire d’Adrian Coman et de Clai Hamilton, ce couple homosexuel qui demande la reconnaissance de son mariage en Roumanie – voir l'article « Genre de droit » du précédent numéro de Regard –, passionne les médias mais attise surtout l’hostilité d’une partie de la population opposée à leur mariage. Le regard des parents d’Adrian, premiers soutiens et témoins, invite la société à s'interroger.

Adrian scrute l’horizon de la rue Lirei. À quelques heures de sa deuxième audience devant la Cour constitutionnelle de Bucarest, le 27 octobre, il s’apprête à retrouver ses parents. Depuis que leur fils a entamé sa procédure judiciaire en 2012, Liviu et Camelia Coman sont de tous les combats. « Je me sens plus en sécurité avec eux. C’est ça la famille, ne pas être seul quand tout le monde est contre vous. La famille est un refuge où se retrouver, se sentir à l’aise », se rassure Adrian.

Son père et sa mère arrivent enfin, endimanchés. Après quelques étreintes, les trois s’abritent à l’étage de l’association Accept. Adrian l’a fondée il y a dix-huit ans pour défendre les droits des homosexuels en Roumanie. C’est ici qu’il se réunit avec ses parents avant chaque audience. Indéniablement, cette affaire les a rapprochés et soudés.

« Adrian et Clai se sont lancés dans cette démarche un peu grâce à nous, soutient Liviu après que son fils soit descendu préparer son plaidoyer. Il fallait accepter leur histoire et passer par ce mécanisme interne de compréhension. Notre présence aux côtés d’Adrian est inédite pour beaucoup de personnes, tous les parents ne réagissent pas comme nous. »

La mère d’Adrian a appris la première que son fils était homosexuel, en 1996. Elle avait 48 ans, lui, 24 ans. « Cela faisait huit ans qu’il sentait être différent mais ne trouvait personne avec qui en parler. Je suis sûre que toutes ces années, il a vécu dans la crainte, sans oser le dire à personne, même pas à moi », avoue Camelia. Le jour où son fils est venu la trouver pour lui dire qu’il avait quelque chose à lui annoncer, elle a tout de suite compris. Depuis sa tendre enfance, elle le savait introverti, introspectif, quelque chose se passait. « Je doute qu’au début il ait vraiment pris conscience de son orientation sexuelle. Sous Ceauşescu, nous n’avions aucune information à ce sujet, et s’il l’avait affichée, il aurait été enfermé sur le champ », ajoute-t-elle. Elle non plus n’avait pas les connaissances nécessaires, mais elle a immédiatement accepté la nouvelle.

Ce fut un peu différent pour le père, rattrapé par l’événement. En 2000, Adrian luttait pour la dépénalisation des relations homosexuelles en Roumanie. À cette occasion, il est apparu sur un plateau de télévision, et Liviu l’a vu. « J’ai d’abord été consterné, je n’étais pas prêt. Quand j’ai revu Adrian, je lui ai posé deux questions : "Es-tu heureux ?, Vous vous aimez ?" Les deux réponses ont été positives. Cela m’a suffi pour me détacher de toute autre question »¸ raconte-t-il.

Dans son processus d’assimilation, ce père s’est d’abord attelé à ôter la notion de sexualité de son esprit. « Comme dans toute relation, le début peut être marqué par l’attirance physique, mais à partir d’un certain âge, la relation évolue. Les gens restent unis et sont peut-être plus fidèles, plus dévoués l’un à l’autre. Je me suis rendu compte que mon fils était épanoui, serein, qu’il était aimé par quelqu’un avec qui il passait ses soirées, ses week-end, avec qui il avait des amis. Ces composantes m’ont fait réaliser qu’Adrian et Clai étaient faits pour constituer une famille »¸ explique Liviu.

Pour les parents, la volonté de se marier exprimée par les deux hommes en 2010 s’inscrivait dans la continuité, après huit années de vie commune. De fait, Adrian et Clai ont pu s’unir en Belgique, mais en Roumanie, leur mariage n’est pas reconnu par le code civil et les deux époux ne peuvent s’établir dans le pays en tant que tels.

« Ce n’est pas juste, tous les hommes ont des devoirs mais aussi des droits, et ils doivent avoir les mêmes droits que nous tous parce qu’ils ne demandent rien d’autre, et ne font de mal à personne », regrette la mère d’Adrian, de sa douce voix. Savoir que leur enfant n’est pas protégé par la législation de leur pays est douloureux. « Je ne vois rien qui les empêche de s’unir, et surtout rien d’ordre moral, estime Liviu. À ce moment-là, on pourrait remettre en cause bien des mariages hétérosexuels. »

Outre les obstacles législatifs, Camelia et Liviu doivent aussi se confronter à une société peu encline à accepter leur fils. Les fondateurs de l'initiative Coalition pour la famille ont d'ailleurs lancé une pétition afin de « renforcer » la Constitution. Selon eux, cette dernière  ne doit pas seulement garantir qu’une union concerne « deux époux », mais « un homme et une femme ». Près de trois millions de personnes ont manifesté leur intérêt pour la tenue d’un référendum, une idée que les responsables de tous les partis soutiennent. Il est annoncé pour le mois d’avril.

« Le mariage n’est pas une histoire d’amour, maintient Ioan Solea, membre-fondateur de la Coalition. N’importe qui peut s’aimer, mais le mariage a une raison d’État. Son intérêt est de procréer et de perpétuer la race humaine, or les homosexuels ne peuvent pas procréer. » Bien que ce dernier s’en défende, cette initiative scellerait sûrement le sort d’Adrian et Clai et de tous les autres couples homosexuels aspirant au mariage.

Cette « contre-révolution » déçoit la mère d’Adrian... « Dès qu’on aborde un sujet nouveau, quelqu’un doit toujours s’opposer. De l’antagonisme, rien de bon ne sort. Il faut avoir un peu de tolérance ou au moins essayer d’écouter l’autre. Je soupçonne que ceux qui poussent les gens dans la rue se basent sur des préjugés ou de vieux concepts qu’ils répandent chez des personnes peu instruites. »

Ioan Solea admet lui-même ne pas avoir rencontré d’homosexuels avant de commencer à haranguer les foules. Mais sûr de ne pas être intolérant, il ne comprend simplement pas « qu’on puisse brusquer une institution utile à l’humanité ».

L’Église orthodoxe et les autres confessions sont, elles aussi, contre cette évolution. Le dimanche précédent la deuxième audience d’Adrian et Clai devant la Cour constitutionnelle, 8 000 personnes se sont rassemblées à Oradea. Popes, prêtes et pasteurs se sont eux relayés à la tribune pour rappeler l’importance de la famille traditionnelle. Une position qui surprend le père d’Adrian... « Camelia et moi venons de familles religieuses, les aïeuls de mon ex-femme étaient prêtres orthodoxes et mon grand-père a été emprisonné pour ses croyances catholiques. Nous-mêmes avons transmis à Adrian les valeurs humaines enseignées par la religion comme la bonté, la compréhension. Là, nous nous trouvons face à une situation où la religion est utilisée comme dogme. Au lieu d'éduquer, elle manipule. Au lieu de rassembler, elle divise et marginalise. Or, la religion n'est pas censée dire ce qui est bien ou mal, il n'existe pas de justice divine sur terre. »

Ce clivage des mentalités ne surprend pas les psychologues. « En Roumanie, la société est encadrée par les traditions, auxquelles s’ajoutent le besoin de survie, et non d’auto-affirmation, ainsi que la méfiance envers les autres », précise Daniel David, professeur de psychologie à l’université de Cluj. Seule l’éducation, prémisse de la tolérance, permettra à la société de percevoir l’homosexualité comme une expression de la diversité et ainsi de dépasser cette division, estime Aurora Liiceanu. « Il faudrait se demander pourquoi la différence fait peur, pourquoi elle est considérée comme une anomalie, alors que la nature est génératrice d’une telle diversité. La conspiration du silence, y compris dans les manuels, autour de la diversité, a mené à l'affermissement de tabous. À l’école, on ne parle de la sexualité qu’à travers les organes de reproduction, or nous savons bien que les relations sexuelles ont d’autres buts », argumente la spécialiste du genre à l’Académie roumaine.

En attendant, les parents d’Adrian espèrent une issue favorable dans le procès de leur fils. Le 29 novembre dernier, la Cour constitutionnelle a décidé de laisser la Cour de justice de l’Union européenne statuer. « Nous ne voulons pas donner de leçon aux uns ou laisser libre champ aux homosexuels, confie Liviu. Mais si je peux aider certains parents à comprendre leur enfant, je le ferai. »

Texte et photo : Aline Fontaine

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