Entretien réalisé le mardi 30 juin dans l’après-midi, par téléphone et en français.
Depuis des semaines, la Roumanie est empêtrée dans une crise politique dont elle a beaucoup de mal à sortir. Avant de l’analyser et d’en tirer des conclusions, la rédaction de Regard a voulu attendre qu’une issue « heureuse » se fasse jour. Cela n’a pas été le cas. Éclairage avec Silvia Marton, maître de conférences en science politique à l’université de Bucarest…
La situation n’est pas propre à la Roumanie, d’autres pays de l’Union européenne ont aussi connu beaucoup de difficultés à l’heure de former un gouvernement stable. Ceci étant, quel est aujourd’hui votre sentiment quand vous observez ce qu’il se passe actuellement sur la scène politique roumaine ?
Traditionnellement, la scène politique roumaine se caractérise par une culture de la négociation et du compromis. En Roumanie, au cours des vingt dernières années voire plus, il n’y a pas eu de parti dominant ni de grande coalition disposant d’une majorité parlementaire très disciplinée, comme cela a souvent été le cas, par exemple, en France. Depuis longtemps, aucun des principaux partis roumains ne dépasse 30-35 % des suffrages. Les regroupements entre formations politiques sont donc inévitables, tout comme les gouvernements de coalition. Et il en va de même pour les négociations visant à former diverses alliances. Néanmoins, ces derniers temps, les partis négocient depuis de nombreuses semaines la formation d’un nouveau gouvernement, sans résultat. Et aucun d’eux ne souhaite vraiment des élections anticipées. En outre, pour que le président dissolve le Parlement, il faudrait une nouvelle loi. Car la Constitution ne précise nulle part comment le Parlement fonctionnerait après sa dissolution, ce serait une terra incognita. La Cour constitutionnelle a d’ailleurs déjà précisé qu’on ne peut pas déclencher d’élections anticipées simplement parce qu’il existerait une volonté politique en ce sens (Décision 85/2020, ndlr). Elle a rappelé que la dissolution ne peut être utilisée comme un outil politique pour contourner le Parlement, mais seulement comme une solution de dernier recours en cas de blocage avéré. De fait, depuis 1989, le Parlement roumain n’a jamais été dissous. La situation est donc bien différente de celle de la France où le président peut dissoudre l’Assemblée nationale, et, par le biais d’élections anticipées, constituer une nouvelle majorité. Il existe également des difficultés d’ordre politique. Les députés ont été élus il y a juste un an et demi ; ils ne veulent donc pas voter leur propre destitution sans être sûrs de se retrouver à nouveau au Parlement. Par ailleurs, malgré des discours parfois belliqueux, les partis hésitent à réactiver pleinement leurs réseaux et leurs appareils militants. La mobilisation électorale représente un processus complexe et coûteux dont les résultats restent assez incertains. La situation est donc très compliquée. Seule l’AUR (Alliance pour l’unité des Roumains, parti extrémiste, ndlr) souhaiterait, semble-t-il, des élections anticipées. Mais à contrecœur, car ils ne peuvent être certains de rassembler plus que le nombre de députés obtenus en 2024. Quoi qu’il en soit, des élections anticipées ne résoudraient pas grand-chose. Je ne vois pas comment elles contribueraient à clarifier les tensions et rivalités entre les principales formations. Après de nouvelles élections, les mêmes partis obtiendraient des scores similaires, sans qu’aucun ne dépasse 50% des suffrages. Par conséquent, constituer une majorité parlementaire sans l’AUR s’avérerait tout aussi ardu qu’à l’heure actuelle.
Beaucoup reprochent au président Nicușor Dan son manque de courage politique, d’initiative. Qu’en pensez-vous ?
Aux yeux des citoyens, le président est assez difficile à cerner, ce qui pose un problème pour notre démocratie. Il a été élu au suffrage universel direct, il jouit d’une légitimité démocratique maximale, et c’est précisément pour cette raison que les attentes sont grandes. Or, le président n’explique pas, ou explique trop peu ce qu’il se passe et quels sont ses calculs. De plus, jusqu’à présent, il n’a obtenu aucun résultat bien qu’il ait organisé des discussions, certaines publiques, d’autres pas. Et jusqu’à présent, il est difficile d’attribuer au président Nicușor Dan une initiative majeure dans les domaines de l’économie, social ou des relations internationales. Quelle ligne d’actions ou décision a-t-il proposé ou impulsé ? La seule chose qui semble assez claire, c’est que la collaboration entre le président et le Premier ministre intérimaire Ilie Bolojan a été compliquée, voire inexistante. On constate une animosité réciproque, une différence de style dans la manière d’agir et de concevoir la politique. Le conflit entre les deux hommes semble irréparable. Par ailleurs, Nicușor Dan s’est trop peu adressé aux citoyens qui ont voté pour lui, ce qui a légitimement poussé certains d’entre eux à se retourner contre lui et à le critiquer. Sa stratégie semble consister à se rapprocher du PSD (Parti social-démocrate, ndlr) afin de tenir à distance l’AUR, c’est-à-dire l’extrême droite nationaliste et souverainiste.
Selon vous, à quoi peut-on s’attendre dans les semaines à venir ?
Il est très probable que l’intérim du gouvernement Bolojan se prolonge jusqu’à l’automne. Et que Nicușor Dan poursuive cette stratégie visant à maintenir le PSD dans son orbite afin qu’il ne se tourne pas vers l’AUR. D’un autre côté, ce que nous dénommons ici « le système », « les services » ou « l’État profond » semble être intervenu davantage que nous ne l’aurions souhaité dans la vie politique. J’ai du mal à distinguer les factions ou les groupes, mais le chef de l’État préside le Conseil suprême de la défense du pays et nomme les chefs des services de renseignement ; il bénéficie donc de relations privilégiées et d’un accès à l’information. J’ai le sentiment que les calculs de type « État profond » ont à nouveau interféré dans la politique ce qui, encore une fois, n’est pas bon pour la démocratie. Et je m’attends à ce que cela continue. La seule anomalie du système politique, celle qui a de fait tout bouleversé, c’est le Premier ministre Ilie Bolojan. Par son intransigeance, par le fait qu’il se soit montré beaucoup moins enclin aux négociations, aux compromis et aux manœuvres, il a secoué la scène politique et obligé les différents camps à se repositionner. Cela a attisé les conflits dans la mesure où il est le seul à réellement disposer d’un pouvoir de blocage. Un pouvoir qui fonctionne tant que l’AUR est exclue de toute coalition gouvernementale. Et il a réussi à rallier l’UDMR (parti de la minorité hongroise, ndlr) qui, au départ, était beaucoup plus ouverte à la reconstitution de l’ancienne coalition. L’UDMR est aujourd’hui le « faiseur de rois » en matière de gouvernement, Bolojan devrait donc rester Premier ministre par intérim jusqu’à l’automne, d’autant que le Parlement sera bientôt en vacances.
Propos recueillis par Carmen Constantin (30/06/26).