Les trésors de l’Académie roumaine

Articles, Regard numéro 61, 15 juillet - 15 octobre 2013

Une exposition, initiée par l’Institut français de Roumanie, vient de présenter au public des inédits de la littérature française, aussi rares qu’émouvants. Des lettres écrites de la main même des plus grands auteurs : Zola, Voltaire, Georges Sand, Edmond Rostand, Lamartine, Alexandre Dumas, Mérimée… Entre autres. Car les archives de la bibliothèque de l’Académie roumaine à Bucarest recèlent de trésors sans prix, innombrables et insoupçonnés.

Dans un bâtiment moderne, quelconque, la salle de lecture de la bibliothèque de l’Académie roumaine est lumineuse, occupée par une table immense, divisée par un rang de petites lampes de bureau qui la découpent en autant de plans de travail. La pièce n’est pas grande, et ne prend âme que lorsque la directrice du sanctuaire arrive et se met à parler des merveilles qui en peuplent les coulisses. Cǎtǎlina Macovei est à la tête du Département des estampes et dessins depuis 1991, et bien qu’à la retraite, elle continue d’exercer, ce qui n’étonne guère car l’on sent chez cette femme couverte de bijoux en turquoise une passion qui déborde largement les horaires de travail.

« Le terme « estampe » vient de l’italien « stampare », « impression », et englobe les lithographies et les gravures. Ainsi, nous avons ici plus de 45.000 gravures et 25.000 dessins, dont les plus anciens remontent au 15ème siècle », explique-t-elle. L’ensemble est aussi bien roumain qu’étranger, et elle ne saurait dire la proportion représentée par les artistes français, mais celle-ci est conséquente. Cela provient de l’attrait qu’avait l’élite roumaine à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle pour la culture française… « Il s’agissait de boyards qui voyageaient, à Paris ou dans le reste du monde, et qui ont acquis des documents dont ils ont fait don à l’Académie car celle-ci était une institution respectable et respectée. »

Parmi ces collectionneurs effrénés, George Bellu (1828-1894) fut particulièrement prodigue. Connu en France sous le nom de « de Bellio », ce médecin homéopathe fortuné était familier des impressionnistes et a acquis au fil des années une immense collection de peintures (dont une trentaine de Monet) qu’il légua au musée Marmottan à Paris. Mais il fit également don à son pays d’origine de plusieurs gravures de l’école de Fontainebleau – Callot, Nanteuil, Boucher, Fragonard, Watteau – ou de l’école impressionniste – Edouard Manet, Degas, Corot, Renoir, Sisley, Pissarro… « Nous avons également une centaine de gravures de Rembrandt ; 2000 lithographies originales de Daumier, environ 500 dessins français inédits, des centaines de photos roumaines et étrangères dont quelques-unes de Nadar… Et des centaines de gravures d’artistes moins connus du grand public, tels que Bouquet, Doussault, Raffet, qui a dépeint les campagne de Napoléon, ou Louis Dupré qui a traversé la Roumanie au 19ème siècle et en a reproduit la vie quotidienne. »

Cǎtǎlina Macovei offre à voir avec un délice non dissimulé un petit « best off » de dessins originaux et inédits, propres à allécher la curiosité française : un pastel de Picasso, une lithographie de Matisse, une gravure de Chagall… « Nous avons participé à quelques expositions en France, et j’ai reçu la visite d’experts du Musée du Louvre, pour faire des catalogues », mais rien n’a vraiment abouti. En revanche, « nous avons des projets avec l’Institut français pour les années qui viennent », souligne-t-elle.

Ces documents sans prix reposent aujourd’hui dans de grandes boîtes, délicatement protégés par du papier japonais, et sont scannés peu à peu pour faciliter une utilisation sans dommage. « Leur statut est particulier car le papier est un matériau fragile, qui se détériore vite. Il peut jaunir, devenir friable… A la différence des tableaux, ils ne peuvent pas être exposés très longtemps ; les conditions de préservation sont délicates. Il faut une température constante de 18 degrés par exemple, et un taux d’humidité bien précis. Et ils doivent rester isolés les uns des autres. » Des conditions qui n’ont pas toujours été remplies au mieux, notamment sous Ceauşescu, quand le chauffage faisait défaut et que la température baissait terriblement.

« La plus grande collection que nous ayons reçue provient de George Oprescu, qui à fait don à notre bibliothèque de 4000 gravures et 2000 dessins en 1959 et 1962 ; beaucoup d’œuvres sont françaises, car il était particulièrement attaché à la France. » Cet historien et critique d’art (1881-1969), membre éminent de l’Académie, a – entre autres – fondé l’Institut d’histoire de l’art. Il a particulièrement contribué à la Commission internationale pour la coopération intellectuelle, ancêtre de l’Unesco. Et a également donné de nombreuses lettres et autographes, dont certains ont été exhibés récemment dans le hall d’exposition de l’Académie.

Autre « figure » de l’Académie, Gabriela Dumitrescu est le pendant de Cǎtǎlina Macovei pour les manuscrits et les cartes rares. Elle maîtrise parfaitement son sujet et peut parler en détail du moindre bout de papier qui, aussi petit et malaisé à déchiffrer soit-il, représente un trésor de mémoire inestimable. Car la signature appartient à une plume que les générations continueront de lire, même à l’ère du numérique. « Cette lettre du Marquis de Sade est particulièrement intéressante », cite-t-elle en exemple, « car il l’a écrite alors qu’il était dans l’asile d’aliénés où il a fini sa vie. Ce courrier de Victor Hugo était adressé à Anastasie Panu qui lui demandait des conseils de politique. Ce mot de Jules Verne a été écrit à une professeur de français roumaine qui lui avait demandé un autographe. Ces lettres de Pierre Loti à la reine Elisabeth ont provoqué la colère du roi Carol I qui n’a rien compris à la sensibilité d’âme qui les unissait tous les deux… (…) Et nous détenons le plus grand fonds de manuscrits de Roumanie, avec 10.000 pièces, et 500.000 lettres. »

Les documents français y sont minoritaires, « mais nous avons par exemple un très vieux parchemin datant de 1368, écrit en latin par Guillaume Durand – peut-on faire plus français – et des livres d’heure précieux. » Quatre-vingt quinze lettres que Romain Rolland écrivit à Panait Istrati témoignent encore de ces intimes liens culturels entre la France et la Roumanie. Liens qui expliquent comment tant de trésors de l’une reposent ainsi chez l’autre.

Béatrice Aguettant

Illustration : Bibliothèque de l’Académie roumaine