Entretien réalisé le mardi 3 mars dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.
Csongor-Attila Dezsö est conseiller à la Cour des comptes de Roumanie. En mars 2025, il a participé à la publication d’un rapport* sur le recensement et l’état des abris de protection civile dans le pays…
Comment avez-vous réalisé ce recensement des abris en Roumanie ?
Lorsque des drones ont commencé à survoler et tomber sur le territoire roumain, nous avons jugé bon de vérifier l’état de nos abris civils. Afin qu’en cas d’attaque armée, notamment aérienne, la population puisse disposer d’endroits où se réfugier. En Roumanie, le nombre total des abris de protection civile et des abris simples était tout simplement inconnu. Nous avons donc réalisé un audit de performance auprès du ministère de l’Intérieur, plus précisément auprès de l’Inspection générale des situations d’urgence (IGSU) et du Département pour les situations d’urgence (DSU), car ils sont les principaux garants de la loi sur la protection civile. Une loi qui est, il faut bien le dire, désormais obsolète ; elle est restée inchangée depuis les années 1970. Nous avons aussi lancé un audit auprès des collectivités locales, des préfectures et des mairies, à travers des documents et des analyses de leurs systèmes de gestion de protection civile. Enfin, nous avons visité près de 113 abris publics et privés dans plusieurs grandes villes du pays, ainsi que 25 postes de commandement. De fait, outre ces abris, il existe également des postes de commandement. En cas de conflit armé, ces postes, qui doivent également être bien sécurisés et structurés, sont là pour assurer la gestion des abris. Tout ce recensement a pris environ un an avant d’être publié.
Qu’avez-vous constaté ?
En premier lieu, l’IGSU n’a pas assuré une gestion efficace des abris et de la protection civile ni préparé la population. Il existe de nombreux exercices dans tout le pays en cas de séisme, d’incendie, etc., mais les abris ont été quelque peu négligés. Deuxième constat, nous avons observé que ces abris étaient insuffisamment réglementés. La législation doit être adaptée au contexte actuel. De nombreuses réglementations et normes datent des années 1970, quand personne ne pensait à la guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, la paix s’est installée en Europe et on n’imaginait pas qu’un conflit puisse éclater à nos frontières. Il serait temps de s’adapter à la nouvelle situation et d’instaurer une nouvelle réglementation. L’idée n’est pas que la population panique, mais de la préparer en cas d’attaque. Nous avons ensuite examiné le fonctionnement des abris, et notre troisième constat a été que plus de la moitié d’entre eux ne répondent pas aux exigences de fonctionnalité. La législation précise les caractéristiques qu’un abri doit posséder pour être considéré comme abri civil, et les équipements dont il doit disposer pour qu’il soit conforme. Pour vous donner un exemple concret, un abri de protection civile devrait, conformément à la loi, avoir un accès via une porte métallique étanche, avec un vestiaire, c’est-à-dire un espace pour se changer en cas d’attaque chimique ou autre. Il devrait aussi comporter des toilettes fonctionnelles, une bonne ventilation, et deux pièces séparées par une porte métallique étanche. En plus de cela, il doit y avoir un tunnel d’évacuation qui débouche à environ trente mètres de l’abri. Or, plus de la moitié ont été utilisés comme lieux de dépôt par les habitants. Un autre problème est que les constructeurs de nouveaux immeubles ont profité d’une faille dans la loi, ce qui leur a permis de ne pas avoir à construire des abris ; ils ont juste aménagé des sous-sols. Ainsi, au 31 décembre 2023, on recensait 5 072 abris de protection civile, dont seuls 2 529 étaient opérationnels. Par ailleurs, seuls 3,2% de la population totale a accès à ces abris conformes. On peut aller jusqu’à 5,2 %, soit près d’un million de personnes, si l’on prend également en compte d’autres espaces de protection, comme le métro, les parkings, les souterrains, les passages et les tunnels. La population urbaine est prioritaire pour les abris, car la population rurale a généralement des caves et des sous-sols pour se protéger.
Quelles sont vos recommandations ?
La priorité serait qu’une nouvelle législation soit mise en place, plus adaptée aux réalités actuelles. J’ai également recommandé au ministère de l’Intérieur d’entamer un processus d’organisation et de mise à jour des données des abris de protection civile et des abris simples. Il est essentiel de connaître précisément le nombre d’abris ; il y a encore des lacunes et certains ne sont pas répertoriés. Le ministère devrait aussi mettre en place un groupe de travail chargé d’analyser les fonds existants alloués aux abris et d’établir les critères de sélection des abris à rénover. Enfin, il faudrait mieux sensibiliser la population, et créer une carte accessible en ligne permettant de savoir où sont les abris les plus proches.
Propos recueillis par Marine Leduc (03/03/26).